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Les effets spéciaux de la littérature mondialisée

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Les vacances approchent, ou à défaut des vacances, les lectures d'été, les gros pavés qu'on dévore. C'est un poncif, mais qu'importe, une façon de parler ce matin de littérature, et des Etats-Unis un peu. Parce qu'il y a toutes les chances que les romans à succès seront encore américains cette année, en tout cas, ce sont eux qui seront le plus lus par le plus de lecteurs non-américains.

Et il y a des explications toutes simples à cela : le romancier britannique Tim Parks, traduit récemment dans le Courrier International , révélait une étude qu'il a dirigée à l'Université de Milan sur les pages consacrées dans les grands quotidiens italiens à la culture. Il en est ressorti que l’espace accordé aux Etats-Unis était complètement disproportionné. Comme on pouvait s'y attendre, l’auteur américain n’a rien à faire de spécial pour susciter l’intérêt international.

Autant dire, évidemment, que l’inverse est vrai pour l’écrivain serbe, tchèque ou néerlandais. Lui est condamné à en faire beaucoup. Tim Parks parle d'effets spéciaux, ce qui est bien vu, car il s'agit (en effet) pour ces écrivains de la périphérie, d'en faire toujours plus, de truquer, de surligner, pour espérer être repéré. Il évoque même l'existence d'une lingua franca des effets spéciaux littéraires. Quelques éléments de cette lingua franca : extravagantes métaphores filées et tropes intellectuels, littérarité affichée, éléments oniriques du rêve et de la fable, enfin renvoi de la narration dans un futur menaçant ou un passé mystérieux. Avec tout ça, le national est totalement dilué, tout ce qui, pour être compris, nécessiterait une réelle connaissance de la culture du pays, est évacué, ou du moins exclu du centre du livre.

Mais le paradoxe c'est que cela ne suffit pas tout à fait c'est mieux si de surcroît l'auteur se comporte comme un correspondant de presse étranger, c'est mieux s'il souligne les grossièretés de sa culture nationale, s'il se moque ou dénonce son ancrage. Il faut bien qu'il montre qu'il s'adresse à un lectorat international ouvert d’esprit – vous et moi.

Mais ce n'est pas tout : il faut quand même une once de particularisme. Sinon, ce serait trop simple. C'est le paradoxe pour les écrivains non américains qui veulent se faire une place au soleil de la critique internationale : ils sont pris en tenaille. On attend d'eux qu'ils répondent tout de même à quelques promesses d'exotisme.

Au point qu'on en arrive parfois à une littérature totalement factice qui s'efforce de gommer les singularités nationales trop saillantes, mais doit tout de même rentrer dans une veine pré-déterminée. Comme le dit encore Tim Parks, l'auteur « a intérêt à avoir un produit national intéressant à vendre sur le marché international : la mélancolie scandinave, le burlesque irlandais, la tradition populaire sud-américaine. Ou, mieux que tout, l’oppression politique, sous une forme ou sous une autre. »

Alors, qu'opposer à cette littérature mondialisée ? Qu'opposer à ce cosmopolitisme finalement sympathique ? Parce qu'après tout, à défaut de la paix mondiale, ce consensus pourrait être la promesse d'une sensibilité planétaire émergente.

Eh bien, on peut opposer d'abord l'exigence littéraire elle-même, qui n'a pas de commune mesure avec les bons sentiments. Et cette lingua franca est loin de produire le meilleur.

Ensuite, on peut lui répondre par la lecture du dernier ouvrage dirigé par Pascale Casanova aux éditions Raisons d’Agir.

Qui dit quoi ? Eh bien que, sous ce vernis commercial, et son illusion d'un monde globalisé, la littérature continue de se confronter à des enjeux nationaux. Penser la littérature sur le mode d'un cosmopolitisme possible procède en fin de compte d'un utopisme ethnocentré. La littérature n'est pas « a-nationale », elle serait plutôt internationale, ce qui est tout à fait différent. Elle se serait construite à l’intérieur d’un espace de rivalités entre les nations, dans l’ « inter -national ».

D'ailleurs, aujourd'hui encore la revendication d'une égalité littéraire (avoir accès aux pages culture des grands journaux sans avoir à jouer sur les ficelles et autres effets spéciaux bien décrits par Tim Parks), avoir accès à cette égalité passe majoritairement par l'affirmation d'une appartenance nationale. Derrière l'image irénique véhiculée par les recettes du marketing littéraire, la république mondiale des lettres est bien encore, et pour longtemps, un espace de luttes.

Pensez-y en glissant vos romans d'été dans les valises...

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