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Les immolations, des morts sacrificielles ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Il y a une phrase de Bachelard qui m'est revenue à l'esprit en entendant à nouveau le terrible mot d' « immolation » dans les médias. Bachelard écrivait dans La psychanalyse du feu qu'« avant d’être le fils du bois, le feu est le fils de l’homme. »

C'est beau, et c'est tragiquement vrai, il est le fils de l'homme, ce feu que l'on retourne contre soi.

C'est une véritable tragédie dans le monde arabe en ce moment : du Maroc à l'Égypte, en passant par l'Algérie, les tentatives d'immolation se poursuivent à un rythme effrayant, et au-delà de la sidération devant un geste aussi violent envers soi-même, ces tentatives suscitent un vrai désir d'explication.

C'est comme si l'on avait soudain découvert l’efficacité de cette forme de contestation et qu'on l’utilisait tout naturellement : aussitôt découverte, aussitôt adoptée : le geste du vendeur de fruits de Sidi-Bouzid est joué, et rejoué, sans que l'on sache si et quand tout ça va se terminer.

Alors, au-delà de la stupeur, que peut-on dire ? Un triple tabou vient de sauter, explique l'anthropologue Malek Chebel, celui du suicide, celui de la destruction par le feu -qui n'appartient pas à la tradition du Maghreb- et celui de la manifestation publique de sa révolte.

Reprenons les pistes de Malek Chebel : le suicide d'abord, catégoriquement interdit par l'islam. Preuve qu'on ne fait pas toujours ce que dit la religion, et que tous les musulmans ne sont pas des fondamentalistes, l'injonction à l'immolation court même sur les réseaux sociaux.

Au point que la prestigieuse université égyptienne d’Al-Azhar a réagi par la voix de son porte-parole qui a précisé que « l'islam ne permettait pas de se séparer de son corps pour exprimer un malaise, une colère ou une protestation ».

Le choix du feu, ensuite. Malek Chebel a raison de le souligner : se suicider par le feu, c'est étranger au sol maghrébin, c'est une importation.

Plus qu'au jeune tchèque Ian Pallach qui est une référence occidentale, ce sont les images des bonzes qui viendraient le plus naturellement à l'esprit ou celles des femmes afghanes.

Mais peut-on imaginer que la source vienne de si loin ? Ce n'est pas impossible.

Un effet de mimétisme avec une coutume lointaine, l'Europe en a connu un tout identique : avant 1963, personne ou presque ne pensait à se suicider par le feu ; il a fallu que circulent les images de Tching-Ouang et des autres moines bouddhistes s'immolant pour protester contre la guerre du Viêt-Nam, pour que le chiffre monte subitement à 117 immolations pour l’Europe.

Donc, oui, on peut bien parler d'un effet de contagion, de greffe d'une pratique allogène. Tous ces actes désespérés se répondent en écho.

Autre nouveauté : leur caractère ostentatoire : on s'immole aux yeux de tous ; c'est parfois en face du palais des autorités locales que l'on tente de se donner la mort. Les images vont ensuite circuler sur internet. « c'est d'abord et avant tout un acte politique parce que public. » rappelle le sociologue Smain Laacher dans Le Monde de samedi.

Dans le quotidien algérien El Watan, l a psychologue Nacéra Sadou ne dit pas autre chose ; elle insiste sur le fait qu'on ne peut pas isoler l'acte de la place publique où il a lieu : les gens, en se détruisant, se réapproprient le droit d’apparaître ; c'est une dernière façon de dire «je suis là».

Quand l'accès à la parole est impossible, dit-elle, la peau est vécue comme le seul moyen de s'exprimer : on brûle son corps comme un déchet.

Brûler son corps comme un déchet, il faut imaginer l'image de soi que le système politique parvient à renvoyer. Tel est le mépris, telles sont les preuves d'indifférence que les gens en viennent à n'avoir plus que la disparition pour se rebeller. S'autodétruire pour anéantir la force du bourreau, on perçoit le désespoir. C'est comme l'ultime manifestation d'une volonté qui n'a plus les moyens de s'exercer autrement que contre soi.

Mais tout ça, tout ça, n'est-ce pas encore et toujours le même culte du martyr ? On peut s'interroger...Vous l'avez peut-être remarqué : l'immolation est en passe d'effacer dans nos esprits le geste du jeune kamikaze qui se fait exploser sur un marché. Mais y a-t-il quelque chose de commun entre ces deux violences ? Quelque chose comme un « don de soi », une « mort sacrificielle » ? Parce qu'après tout, il s'agit de se tuer en adressant un message...

Le rapprochement en tout cas est fait dans la presse algérienne.

Il faut dire qu'en Algérie, ces tentatives d'immolation se multiplient plus qu'ailleurs ; et il faut le souligner, il y avait déjà eu plusieurs immolations avant le geste historique du jeune tunisien.

Dans El Wata n, un éditorialiste y voit l'explication dans les plaies récentes de l'histoire algérienne, comme une remontée des traumatismes et des non-dits des années 1990. L’horreur de la guerre civile, la sclérose du régime, c'est tout cela qui éclaterait dans ces immolations publiques.

Reste à voir (et ça les prochains nous le diront) si ces torches humaines font trembler dans les palais...

En tout cas, il y a bien une spécificité algérienne, un rapport à la mort et un sens du panache très particuliers. Comme on le dit dans El Watan avec une sacrée dose d'humour noir : nous, est toujours les premiers : premiers pour le nombre de morts dans une guerre d’indépendance, premiers pour le nombre de morts dus au terrorisme, premiers pour le nombre d’émeutes, et pour le nombre d’immolations par le feu, d’ores et déjà premiers, avec une bonne longueur d’avance sur tous les autres. »

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