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Les nouvelles Erinyes

3 min
À retrouver dans l'émission

Elles étaient soi-disant discréditées. Elles, ce sont les agences de notation qui avaient attribué (rappelons-le) la note maximale à des banques que le contribuable avait dû finalement sauver de la faillite. Or « elles » semblent n'avoir jamais eu autant de pouvoir qu'aujourd'hui.

D'ailleurs « elles » se moquent des critiques que les Etats européens viennent de leur adresser. Les américaines Moody's et Standard and Poor's, sollicitées jeudi par l'AFP, n'ont pas souhaité commenter les réactions indignées venues d'Europe. Fitch n'a pas réagi non plus, renvoyant ironiquement à une page de son site internet intitulée "Comprendre les notes de crédit: limites et utilisations".

Elles sont trois et me font penser depuis le début aux Erinyes, ces déesses de la vengeance, acharnées à poursuivre leur victime avec des fouets ou des torches, telles que représentées dans l'Antiquité.

Il faut dire que tous les fantasmes sont possibles. Des agences de notation, que sait-on ? Comme des divinités, elles sont invisibles, ne parlent pas, ne se justifient pas, mais possèdent un pouvoir immense sur la vie des hommes.

On peut même filer la métaphore, comme les divinités, elles font des prophéties. Ce qui sort de leur bouche se réalise. Leurs paroles sont d'or. On les écoute.

Et c'est bien ça le plus extraordinaire : si elles prédisent le pire, le pire devient certain. C'est ainsi que le ministre grec des Affaires étrangères, Stavros Lambrinidis s'est insurgé la semaine dernière devant la dégradation de quatre crans de la note portugaise : « Voyez-vous la folie de cette prophétie auto-réalisatrice? a-t-il lancé, cette dégradation n'est pas basée sur le fait que le Portugal ne fait pas son travail de réformes mais sur l'hypothèse que le pays va à nouveau avoir besoin d'aide. ».

Et en effet, le Portugal accroît ses chances d'avoir à demander à nouveau de l'aide.

Il y a bien quelque chose de tragique dans cette histoire, une forme de fatalité qu'on ne maîtrise pas. Même l'indignation des pays européens la semaine dernière ressemble à ce morceau de bravoure de la tragédie, l'interpellation par le protagoniste de la divinité injuste, contre laquelle il se rebelle en vain.

Car on ne voit pas trop comment sortir du système. Aux critiques sur leur irresponsabilité, ou leur préjugé, elles-mêmes répliquent imperturbablement qu'elles ne font que donner une opinion ( en gros, tant pis pour l'Europe -et le monde entier- si les marchés les écoutent, elles ne sont pas responsables. Elles émettent des avis.

Des avis émis d'ailleurs dans une forme d'opacité qui leur avait encore été reprochée pas plus tard qu'en septembre dernier par le FMI.

Mais tant qu'elles seront la seule boussole des investisseurs, on voit mal comment les choses pourraient changer. Une réplique possible est la création d'une agence européenne indépendante. Ce que les politiques commencent à appeler de leurs vœux.

Rappelons que d'agence elles n'ont que le nom, ce sont des sociétés privées qui gagnent leur argent ( et elles en gagnent énormément) des services qu'elles offrent. De nombreuses entités économiques ont en effet intérêt à être notées. « Une agence de notation se fait rémunérer par les entités qui veulent recevoir une note ou celles qui utilisent la note», sous forme d'abonnement, » explique le Figaro de ce week-end.

Autrement dit alors que très longtemps ce sont les investisseurs et eux-seuls qui ont rémunéré les agences pour savoir là où ils pouvaient s'engager sans risque, aujourd'hui, les émetteurs de dettes demandent aussi à être notés.

L'ironie de tout cela, c'est que même quand les Etats ne paient pas pour être notés, les agences de notation peuvent se permettre des notes non sollicités.

Curieux hasard, le Portugal s'est fait relégué dans la zone des « investissements spéculatifs » par l'agence dont il ne paie pas les services. Dans la mythologie grecque aussi, certains dieux étaient prêts à la clémence contre quelques gains.

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