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Les promesses de la science

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Avant, on pouvait encore prétendre n'en avoir jamais entendu parler. Mais les années passant, il devient difficile de jouer au cyborg bouché.

Le célèbre hebdomadaire Time a consacré une couverture en février aux promesses de la Singularité ( écrivez singularité avec un S majuscule). Libération la semaine dernière proposait une grande enquête sur le transhumanisme, et le Monde Magazine en rajoute ce week-end en visitant des laboratoires où de doctes personnes côtoient les plus folles dans une commune promesse de longévité, sinon d'immortalité.

On ne peut plus faire comme si le rêve d'un homme augmenté, délivré de ses limites propres, la mort, la vieillesse, n'était qu'un topos, un lieu commun, de la littérature fantastique. L'idée occupe les esprits, même les plus rationnels.

Mais comment est-ce possible ? Qu'est-ce que la singularité ? Qu'est-ce que le transhumanisme ? Vous vous demandez d'où je sors tout ce vocabulaire étrange, à la fois familier et bizarrement transformé ?

L'un des rares philosophes à s'intéresser véritablement au sujet en France est Jean-Michel Besnier. Je lui emprunte sa définition du transhumanisme et vous allez tout de suite saisir de quoi il est question : le transhumanisme désigne un ensemble de spéculations induites par les technologies, des technologies à venir susceptibles d'éviter aux hommes de naître, de souffrir, de vieillir et de mourir. Autrement dit, des technologies qui pourraient bientôt mettre à notre disposition les moyens de nous débarrasser de l'humanité au profit d'une condition à peu près irreprésentable que l'on nomme de manière emphatique la Singularité.

Le transhumanisme, c'est donc un courant de pensée, la Singularité c'est son objet, c'est l'homme amélioré. Selon le transhumanisme, l'homme a déjà commencé à échapper aux lois du déterminisme biologique (grâce au bébé-éprouvette, au diagnostic pré-implantatoire, comme aux prothèses de tout genre), et il va évidemment poursuivre cette course vers le perfectionnement de l'espèce dans les décennies prochaines.

Avouons-le, bêtement, on croyait l'avenir désenchanté, condamné à l'incertitude, enfermé dans le brouillard triste de la post-modernité, et voilà qu'on nous offre de quoi rêver ! Voilà que la science (de qui on croyait avoir tiré le meilleur depuis longtemps) nous offre à nouveau de quoi fantasmer un monde sans limites !

On comprend les enthousiasmes. L'immortalité, ce n'est pas rien, tout de même.

Quoique ça pose un problème tout simple : comment pourra-t-on prouver qu'on l'a atteinte ? Au bout de combien de générations l'espèce humaine se déclarera-t-elle à l'égal des dieux ?

Eh oui...

Etienne Klein, qui est autant philosophe que physicien, ne se contente pas de ce trait d'esprit. Il réserve aussi ses flèches aux directeurs des programmes de recherches. Pourquoi ? Parce qu'ils ont leur part de responsabilité dans ces délires. Pour s'assurer des financements, certains n'hésitent pas à survendre leur discipline, à broder sur des hypothèses.

Un champ de recherche offre particulièrement le flanc à ses critiques. Celui qu'on nomme le grand programme de convergence. Il prospère à la croisée des nanotechnologies, de la biologie génétique, de l'informatique et des sciences cognitives. Il est le support de toutes les spéculations des transhumanistes.

Et il n'hésite pas à se présenter comme une « révolution pour notre civilisation ». Un rapport dithyrambique de 2002 reste dans les mémoires : à l'adresse des politiques et des décideurs américains, il promettait tout en vrac : le bien-être matériel et spirituel universel, l'interaction pacifique et mutuellement profitable entre les humains et les machines intelligentes, la paix, le bonheur...

Ce qui pose bien une question : pourquoi les sciences en qui on voyait hier le progrès matériel et physique, vendent-elles aujourd'hui des promesses métaphysiques...dans lesquelles tombent des esprits en mal d'espérance ?

Etienne Klein a quelques idées sur le sujet. On le lit ainsi que Jean-Michel Besnier dans un ouvrage remarquable La Science en jeu , paru chez Actes Sud. Une piste tout de même, dont on déduira beaucoup d'autres : nous n'en serions pas là si la science n'était pas en lévitation politique et en jachère intellectuelle.

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