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L'étranger trop visible

3 min
À retrouver dans l'émission

« Les deux tiers des échecs scolaires, c'est l'échec d’ enfants d'immigrés ". Ce n’est pas moi qui parle, mais notre ministre de l’Intérieur et de l’immigration. C’était un dimanche il y a dix jours sur une radio concurrente et la sortie fait toujours parler d’elle.

Manier le scandale est une façon d’occuper le devant de la scène, et si l’objectif était de, surtout, ne pas se faire oublier, Claude Guéant a réussi son coup. On est frappé,tout de même, de la proximité de ses propos avec ceux de Thilo Sarrazin, Thilo Sarrazin cet ancien membre du parti social-démocrate allemand qui a vendu plus d’un million de son essai intitulé L’Allemagne court à sa perte . Il s’agit d’un très long pamphlet sur le rôle néfaste de l’immigration sur le destin de l’Allemagne. Il est bourré d’élucubrations génétiques. Et plusieurs pages sont consacrées à un développement sur… les résultats scolaires des Turcs d’Allemagne.

« On ne peut déceler aucun potentiel intellectuel particulier chez les immigrés musulmans » y est-il asséné. L’essayiste manie à merveille les armes de la confusion entre l’inné et l’acquis au discrédit systématique des populations étrangères.

Cette bouillie, comme l’ont jugé sévèrement plusieurs intellectuels, aurait-elle pu être une source d’inspiration pour un ministre de la République française ? Non, non…on n’ose le penser. Mais alors il faut se rendre à l’évidence : les mêmes sujets obsèdent de part et d’autre du Rhin…à moins que ce soit les mêmes ficelles qu’on ait envie de tirer.

Les étrangers sont décidément, oui, une obsession européenne. C’est le titre qu’a choisi un hors-série de Télérama en kiosque en ce moment. camera go pro hd

Le magazine fait le pari de penser l’étranger sous toutes ses facettes, de l’immigré clandestin au jeune renvoyé à ses origines.

Sans le formuler, le numéro tourne autour de la question de l’incarnation : témoignages, portfolio, récits, analyse de la figure du migrant au cinéma. Toujours ce défi : redonner de la chair à ce qui se vit sur le mode statistique : les données, les arrivées, les flux.

Contre cela, il y a par exemple, cette photo saisissante : un bateau à la mer, archétypal, des hommes sur une coquille, un mat, des bras qui se lèvent. Sauvés, peut-être…

Pourquoi s’arrêter sur les images ? Eh bien parce que l’une des questions est bien celle-là : comment faire place dans nos imaginaires aux noyades des migrants ? Comment mettre un récit, une vie, derrière les corps retrouvés morts, et dont il ne nous est donné aucun détail ? Devra-t-on un jour avouer, si des générations suivantes nous interrogent, qu’on savait sans savoir ?

Et pendant ce temps-là, ce qui préoccupe les politiques, c’est la sur-visibilité des vivants. Car, somme toute, le migrant a deux destins, au choix : soit mort et occulté, soit vivant et montré de doigt.

Pourquoi cette obsession ? Le numéro ouvre des pistes. Tzvetan Todorov propose une lecture intéressante qui rejoint la question de ce qui se donne à voir, ou se dérobe.

La globalisation, d’un côté, son accélération, la montée de l’individualisme de l’autre, sont les deux grands phénomènes de nos dernières décennies, et ils sont totalement invisibles : ce sont des abstractions, mais elles ont considérablement changé nos vies. Nous avons vécu la dissolution des identités collectives, les normes communes ont cédé la place aux choix personnels, que ce soit en manière de sexe, de religion, ou de lendemains qui chantent. De leur côté, l’Union européenne, les délocalisations et la fluidité des capitaux ont achevé de bouleverser nos représentations. Mais qui peut voir tout cela ? Ce sont des abstractions « alors que les étrangers sont là, parmi nous, faciles à identifier, écrit Tzvetan Todorov, la tentation est grande de voir en eux la cause de tout ce qui a changé autour de nous, alors qu’ils n’en représentent que le symptôme ».

L’école a changé, mais Claude Guéant, lui, ne voit que les enfants d’immigrés.

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