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L'insécurité sociale

4 min
À retrouver dans l'émission

« L'amour est précaire, la vie est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas aussi ? » Vous vous souvenez de cette devise de la patronne du Medef, Laurence Parisot. Elle était un signe évident d'un changement profond dans la façon d'envisager le sens du destin collectif.

Comme toute formule prétendant jouer sur le sens commun, le bon sens partagé, elle est suspecte d'emblée suspecte. Mais elle a fait mouche.

Il faut dire qu'elle ravive des souvenirs pas si lointains ( pour moi il suffit de remonter à mes arrière-grand-mères) où les existences étaient soumises au moindre aléa : maladie, séparation, mutilation...tout accident de la vie était possiblement un chavirement. Après tout, seules quelques générations nous séparent de cette époque où chaque semaine s'ouvrait sur cet impératif : joindre les deux bouts.

Au commencement, donc, était l'insécurité sociale, écrit le sociologue Robert Castel, mais pas pour tout le monde. Elle est bien sûr, avant tout, l'affaire des pauvres.

Les pauvres qui sont environ la moitié de la population dans la société pré-industrielle.

Oui, alors, la vie est précaire, le travail aussi, les masses populaires sont soumises à la qualité de la récolte ou à la rigueur du climat. Et même les ouvriers des premières concentrations industrielles ne voient pas d'amélioration de leur sort. Ils perdent leur vie à essayer de la gagner.

A cette époque, seul un bas de laine permet d'envisager l'avenir différemment. « Il est résulte une chose toute simple : l'accès à la propriété est alors considéré comme la voie royale pour vaincre l'insécurité sociale » explique Castel. C'est l'opinion unanime des philanthropes et des élites politiques, conservatrices ou libérales. Un seul mot à la bouche : l'épargne On prêche partout les vertus de la prévoyance.

Ce n'est que lentement, pas à pas, que l'idée qu'il existe une autre voie pour sortir de l'insécurité fait son chemin dans les esprits. On prend conscience progressivement que le salariat va se généraliser (la révolution industrielle impose cette évidence).

Tous les travailleurs ne seront pas propriétaires, mais à défaut, ils seront propriétaires de droits qui leur donneront les conditions pour maîtriser leur avenir.

De toute façon, de deux choses l'une : soit on laissait les salariés dans une précarité permanente au risque de voir se déployer au sein de la société des masses qui n'ont plus rien à perdre - que leurs chaînes, comme disait Marx. Soit on consolidait cette condition salariale, voie qui s'imposa au terme (faut-il le rappeler) d'un siècle de controverses et de luttes.

En tout cas, on a pu ensuite penser que l'évolution vers toujours plus de protection était absolument naturelle. Pendant les Trente Glorieuses, la survivance d'un quart-Monde était considérée comme une anomalie forcément en voie de résorption, un archaïsme que la société moderne allait nécessairement ne plus tolérer.

D'où la surprise de voir surgir au milieu des années 90 la catégorie - encore impensable vingt ans plus tôt- de « travailleurs pauvres ». On pouvait, on peut ( à nouveau) travailler et...vivre quasiment au jour le jour ! Vivre sur le fil du rasoir ! Le travail redevient précaire, la vie avec.

Simple retour en arrière ? Oui, mais pas sans raison : cette régression a une explication : la mondialisation, dit Castel, ou plutôt le nouveau régime du capitalisme qui s'est imposé sous son nom, et qui se révèle nettement plus agressif. A volé en éclats le compromis social qui convenait au capitalisme industriel sans qu'un nouveau soit encore sorti des limbes.

Simple retour en arrière ? Oui, mais pas tout à fait. Cette nouvelle insécurité est postérieure à la sécurité. Elle est pour cela plus difficile à vivre aujourd'hui qu'à une époque où elle pouvait apparaître comme un destin commun elle était en quelque manière « normale » ou « naturelle » parce qu'associée de tout temps à la condition populaire. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Encore moins dans une société qui ne vit plus la pénurie de richesses.

Elle nourrit largement la crise politique que nous traversons. Il n'y a qu'à entendre les accents de Marine Le Pen sur l'Etat protecteur pour se rendre compte de la puissance négative de ce dé tricotage social. Schématiquement, on pourrait dire que la présidente du FN tire les bénéfices politiques d'une situation dont la présidente du Medef tire les bénéfices économiques.

On lit cet article de Robert Castel dans le très bon hors-série d' Alternatives Economiques sur la société française..

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