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L'internet, les Communs et le servage

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Puisqu’il ne vous a pas échappé que nous fêtons la prise de la Bastille, par esprit de paradoxe, je vais vous parler Ancien Régime. Eh oui car j’ai été frappée du retour de certaines notions empruntées au monde féodal dans un registre où on ne les attendait guère (puisque dans notre esprit ce registre est associé au futur) : le numérique.

C’est vrai au moins de deux notions, les communs et le servage.

Les communs, d’abord. La revue Vacarme propose pour son numéro d’été un rassemblement de textes divers, des miscellanées d’articles et d’entretiens qui ont marqué l’équipe de rédaction et dans lesquels on pioche avec bonheur. L’occasion d’en apprendre davantage sur la théorie des communs, grâce à un article d’Hervé Le Crosnier. Les Communs, ce sont bien sûr, ces terres et ces forêts traditionnellement laissées à l’usage des villageois. Ces Communs ont été l’objet d’âpres batailles entre ceux dont la survie en dépendait et les rois et barons locaux qui ont tenté à plusieurs reprises d’en garder l’unique jouissance. En Angleterre, l’enclosure des Communs a suscité de grands mouvements populaires, et valu à Robin des Bois toute sa gloire !

On mesure mal à quel point la question des Communs a été centrale, elle traverse toutes les révoltes populaires depuis cette Angleterre du 13ème siècle. Certains historiens marxistes ont d’ailleurs soutenu qu’on pouvait relire l’histoire de la colonisation, de l’esclavage, et de la prolétarisation, comme une volonté perpétuelle du capital de réduire les Communs et d’imposer le règne de la marchandise. Ca permettait à la fois d’ouvrir de nouveaux espaces de profits et d’empêcher l’auto-organisation des populations.

Mais quel rapport, me direz-vous, avec internet ? Eh bien, peu ou prou, c’est la même lutte qui se rejoue. D’un côté, des espaces partagés, dont tout un chacun a jouissance à condition de respecter quelques règles, de l’autre une volonté de soumettre ces lieux de liberté.

Cette volonté, ce sont la mainmise sur le réseau par des groupes de communication, les verrous DRM sur les fichiers, l’appropriation privée des savoirs, des idées ou des méthodes. Partout, ce sont des « nouvelles enclosures » qu’on essaie de monter, comme l’écrit Hervé Le Crosnier. Elles suscitent d’ailleurs les mêmes réactions, les mêmes révoltes. Car ces Communs de la connaissance ont donné lieu à l’émergence e nombreux mouvements sociaux du numérique, à la naissance de pratiques communautaires dépassant les cercles restreints pour peser sur toute l’organisation de la société en limitant l’emprise du marché et des monopoles dominants.

Voilà pour les Communs, un modèle théorique très en vogue, repris dès la fin des années 90 pour décrire les enjeux de pouvoir sur la Toile.

L’idée d’un retour du servage, elle, provient d’un livre, d’un seul cerveau elle n’a pas la même envergure, mais n’est pas inintéressante. C’est un italien, Matteo Pasquinelli, qui la défend, justement pour (dit-il) en finir avec cette idée d’internet comme d’un espace de liberté. Ce n’est pas nous qui exploitons réseau mais le réseau qui nous exploite, dit-il dans un entretien avec Marie Lechner qu’on trouve dans le numéro de la revue Mauss sur la gratuité.

C’est simple : Internet est la matrice d’un nouveau système féodal. Il suffit pour s’en convaincre de considérer avec sérieux ces nouvelles pratiques du crowdsourcing . Le crowdsourcing s’appuie sur la disponibilité d’une armée d’internautes assis devant leur écran, à qui on propose quelques corvées simples, mais gourmandes de temps, en échange de sommes dérisoires. Voire en leur présentant la chose comme un jeu. C’est ainsi que Google améliore son moteur de recherches image – sous une forme ludique. Or, ce parasitage est pratiqué à grande échelle sur le Web. En définitive « quelques barons possèdent toute l’infrastructure de communication, et en face, une multitude de travailleurs cognitifs freelance sont forcés à la créativité » (fin de citation).

Voilà, contre les barons, et pour la survie des Communs, une chose à faire en ce 14 juillet : évidemment prendre la Bastille !

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