LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Penser la catastrophe

4 min
À retrouver dans l'émission

C'est le moment où jamais, ce matin, de partager avec vous un constat : la catastrophe, contrairement à ce qu'on pourrait croire, est un thème qui occupe le monde des idées. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, car évidemment elle a un caractère exceptionnel, on peut même dire que la catastrophe, c'est par essence l'inimaginable...Tout de même, elle intéresse des penseurs, des philosophes, de part et d'autre de l'Atlantique d'ailleurs : les rencontres organisées à New-York, « Walls and bridges », qui mêlent pensée française et américaine, ont inscrit au programme un « laboratoire de la catastrophe », avec vocation de se poursuivre sur plusieurs éditions.

Parmi nos penseurs de la catastrophe, en France, un nom émerge, évidemment celui de Jean-Pierre Dupuy. Vous avez peut-être en tête son ouvrage qui lui avait valu succès et controverses, Pour un catastrophisme éclairé, quand l'impossible est certain . Le livre était paru au Seuil en 2002. Et c'est par cet ouvrage, essentiellement, que ce philosophe, plus connu et plus reconnu aux États-Unis qu'en France, s'était fait une vraie place dans le débat intellectuel hexagonal. Comme il l'écrit lui-même, non sans humour, ce livre lui valut la réputation, à son corps défendant, d'être « au mieux, un penseur de la catastrophe, au pire, un penseur catastrophiste. »

Qu'importe, j'ai repris sa Petite métaphysique des tsunamis parue en 2005 après le tsunami en Indonésie. Je l'ai repris pour picorer quelques idées qui nous aident à penser la série de catastrophes qui a touché le Japon. Oui, série de catastrophes, car l'exceptionnel, s'il faut encore chercher de l'exceptionnel dans un fait qui dépasse l'entendement, c'est l'enchainement : le tremblement de terre, le tsunami, et l'accident nucléaire. Un enchainement qui comme le disait un commentateur sur place donnait le sentiment samedi au Japon d'une fin du monde.

On peut faire une différence entre les événements sur lesquels nous n’en pouvons mais : un séisme et un tsunami, rien à faire, nous ne savons pas les prévoir, nous ne pouvons que les subir, et ceux qui sont dus à l'action humaine, acte de terrorisme (comme le 11 septembre) ou défaillance des systèmes de sécurité comme c'est le cas pour la centrale de Fukushima.

Or la lecture de Jean-Pierre Dupuy nous met justement en garde contre ces distinguos, en tout cas nous incite à nous regarder agir devant la catastrophe.

Que s'est-il passé avec le tsunami en Indonésie ? C’est instructif : à peine remis du choc, nous avons frénétiquement cherché les responsabilités humaines. S'il y avait eu tant de morts, c'était d'abord à cause de la pauvreté, mais aussi de la destruction des barrières de corail due à l'urbanisation, et du manque de financement de la recherche qui aurait pu prévoir, au moins, le cataclysme. On a cherché des raisons et on les a trouvées. Comme le dit Dupuy, « l'innocence du tsunami asiatique n'aura duré que quelques jours. (...) Très vite, le tsunami a pris l'identité d'un simple auxiliaire de processus cent pour cent sociaux, ceux-là qui contribuent à accroître inexorablement l'injustice sociale du monde ».

C'est Rousseau contre Voltaire. Eh oui. Souvenez-vous du tremblement de terre de Lisbonne en 1755. Rousseau disait qu'une partie de la catastrophe aurait pu être évitée si les baraques eussent été mieux construites. Voltaire, lui, préférait regarder la contingence en face et ne pas s'abandonner aux consolations que peuvent apporter des explications rationalisantes.

Eh bien, ce que nous vivons en Europe, explique JP Dupuy, c'est une « rousseauisation » de la pensée : c'est simple : le mal se voit réduit au statut de problème, de problème à régler.

Allons-nous réagir avec cette même grille d'interprétation à la triple catastrophe qui vient de frapper le Japon ? Mais ce sera plus difficile car il s'agit là d'un monde sans commune mesure avec l'Indonésie ou Haïti : le pays est développé, riche et connu pour son talent technique. Il sera difficile de dire que c'est la faute des hommes. Quel pays était mieux préparé que le Japon à un tremblement de terre ?

Attendons quelques jours et nous verrons qui de Rousseau ou de Voltaire sera convoqué pour penser cette catastrophe...

Et les Japonais, comment vont-ils réagir ?

Le philosophe allemand Günther Anders a rencontré de nombreux survivants d'Hiroshima et Nagasaki en 1958. Et voilà ce qu'il écrit après ces rencontres dans son journal : « De la catastrophe, ils parlent constamment comme d'un tremblement de terre, comme d'un tsunami, comme d'un astéroïde ». Autrement dit, voilà ce qui aiguise notre curiosité : ceux qui ont vécu le bombardement atomique comme une catastrophe naturelle, comme un coup de sort, auront-ils, cinquante ans plus tard, le même fatalisme devant la tragédie qui les touche aujourd'hui ? Les jours prochains nous le diront...

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......