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Penser nous devons

4 min
À retrouver dans l'émission

Gros plan ce matin sur un livre captivant, par son style, son élan, sa franchise, et par dessus tout la question qui est la sienne : comment les femmes s'approprient-elles la pensée ? Comment font-elles à l'université, mais aussi sur la paillasse, l'estrade, et même tiens, à France Culture ? Existe-il une expérience commune, entre toutes ces femmes, susceptible de constituer un « nous », « nous femmes qui faisons profession de penser et de transmettre » ?

Pour tout dire, le livre fut commencé entre deux stations de bus et glissé dans la valise parce que tout de même ça intrigue, une telle question...

Les deux auteurs, les deux philosophes,Vinciane Despret et Isabelle Stenghers, relisent un texte de Virginia Woolf qui appelle les femmes à se méfier de l'offre généreuse qui leur était faite : pouvoir, comme les hommes, faire carrière à l'université. Les lignes qu'elles citent sont très fortes et virulentes : à quoi bon rejoindre la « procession d'hommes chargés d'honneurs et de responsabilités » demande Virginia Woolf. Pour quoi faire ? Pérenniser une institution par tant de biais si insatisfaisante ?

Aujourd'hui, que faire de cette méfiance ? Car c'est un fait, incontestable : les femmes sont rentrées à l'université :sur les bancs, beaucoup, sur les chaires, un peu moins, mais l'affaire est entendue : elles ont obtenu ce pour quoi elles ont lutté : le droit d'être partie prenante de la grande aventure du savoir et de la transmission. Mais pour autant, la question qu'insinue Virginia Woolf dans les années 30 est-elle réglée ? Les femmes peuvent-elles pénétrer ce monde comme si de rien n'était ? Sans se poser davantage de questions ?

Car think we must , engage Virginia Woolf, penser nous devons. Nous, femmes, partout où c'est possible. Et d'abord à ça : comment exerçons-nous dans ce monde intellectuel, en tant que femme ?

La question elle-même peut paraître idiote, illégitime. Après tout, la science est neutre, ni masculine, ni féminine. Que feraient donc les femmes de particulier ? Qu'auraient-elles à dire de différent ?

Admettons. Mais constatons que si on ne sait peut-être pas d'emblée ce que font les femmes à la pensée, on sait ce qu'elles font à la primatologie, et c'est un bon début de réflexion. Les femmes observent des faits différents de ceux des hommes, elles ont éclairé des aspects de la vie sociale des grands singes, l'empathie, la collaboration, que personne n'avait vus avant elles. Inutile de préciser que ça leur fut reprocher. On leur a dit qu'elles voyaient la nature telle qu'elles la voulaient, et non pas telle qu'elle était. Le sous-entendu est évident, implicite : l'observateur masculin est neutre dans son observation. Bien sûr !

Vinciane Despret et Isabelle Stenghers partent alors en quête : peut-on constituer un « nous », nous femmes, intellectuelles, universitaires ? Avons-nous une expérience commune de la pensée qui nous ferait un peu différentes ?

Le livre cherche des réponses auprès de collègues Barbara Cassin, Françoise Balibar, Bernadette Bensaude-Vincent, bien d'autres encore, mais d'abord les deux auteurs se prennent comme sujets d'expérience : comment font-elles, elles deux, de la philosophie ?

Un peu à la manière de Bartleby, expliquent-elle : en préférant ne pas. Ni l'une ni l'autre n'a embrassé la philosophie comme une vocation, non pas qu'elles ne s'en sentaient pas capables, mais parce que subsistait un doute. « Si faire de la philosophie c'était prendre au sérieux des dilemmes incontournables, des alternatives indépassables, des injonctions qui mettent au pied du mur, nous préférions ne pas », écrivent-elles, conscientes qu'il y a pour les femmes, dans ce recul, cette distance, cet humour, toujours le danger du discrédit.

Et pourtant, à la lecture, s'il fallait chercher une expérience commune, ce serait peut-être dans cette façon de ne pas jouer le jeu complètement : là serait la fidélité à Virginia Woolf, faire ce qu'il faut sans en faire trop, manquer de gratitude envers ceux qui les ont admises dans leur rangs, en cultivant la dérision.

Think we must , penser nous devons. Une façon de répondre à l'injonction est bien de « n'en penser pas moins »...

Les faiseuses d'histoires, que font les femmes à la pensée ? Vinciane Despret, Isabelle Stengers, Les empêcheurs de penser en rond, La Découverte

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