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Petite réflexion sur le changement

4 min
À retrouver dans l'émission

*- toute cette semaine, la séquence "les Idées claires" est assurée par Philippe Petit - *
Dans un article publié en 1987 le philosophe Georges Canguilhem analysait la décadence de l’idée de progrès. Il n’est, dans l’histoire de la pensée, guère d’idées qui aient eu, comme celle de progrès, une histoire aussi rapide et contrastée. « Lorsqu’on vante le progrès, on ne fait que vanter le mouvement », disait Nietzsche, un de ses premiers contempteurs. D’abord fait constaté, le progrès a donc été bientôt ravalé au rang de croyance contestée. Après Auschwitz, après Hiroshima, après la Kolyma, et maintenant Fukushima, le mot progrès nous est devenu si difficile que nous lui préférons celui, neutre, de changement, auquel s’adjoignent parfois, les verbes avancer ou bouger.

Le changement, parlons-en. Il devient une boussole pour penser l’avenir qu’à partir du XIX siècle. Dans tous les domaines. Car, c’est lui, ce siècle de fer et de progrès, qui a valorisé l’adaptation, c’est à dire la capacité de changer en fonction des variations de l’environnement. C’est lui qui a introduit la reconnaissance du changement comme essence même du réel dans tous les domaines : la dialectique de Hegel, la thermodynamique, la théorie de l’évolution, l’Histoire. Mais le changement n’est pas le mouvement. Il concerne des états et non des positions. Et c’est bien pourquoi comme dit Bouddha il est la seule chose qui ne change pas. Mon cœur varie, mais ses variations, elles ne changent pas. D’ailleurs, il faut bien également que quelque chose ne change pas pour qu’on puisse considérer le changement, quelque chose du même doit subsister. Si tout changeait, si la substitution était totale, nous ne pourrions pu dire ce qui a changé. Nous ne pourrions pas voir le changement. Par exemple, dans une opération de change, une monnaie a été substituée à une autre, mais une certaine valeur a été conservée, qui rend le change possible.

Quoi qu’il en soit de ces différentes approches, qui concernent la sociologie, autant que la science ou la métaphysique, le changement n’est pas un long fleuve tranquille. Et c’est pourquoi il concentre sur lui la tension de l’espoir et de l’angoisse. On entend parfois parler d’un besoin de changement, mais le besoin de stabilité n’est pas moins fort. Nous y voilà. Est-il possible aujourd’hui d’échapper au bougisme, à l’agitation, à la crainte de l’avenir ? Un jeune auteur s’est posé la question. Il se nomme Nathanaël Dupré La Tour. Son livre s’appelle « L’instinct de conservation ». Il est publié au Félin. Il est rejoint ce printemps par la revue Penser/ Rêver que l’on trouve aux Editions de l’Olivier. Son titre : « C’était mieux avant… » Avec des points de suspension. La liste que dresse Jean-Bertrand Pontalis des malheurs du temps en matière de changement y est vraiment hilarante. Il a beau s’efforcer d’aligner les raisons de ses regrets, quand Venise n’était pas envahie par les touristes, Saint-Tropez un petit port délicieux, quand il n’y avait pas de verrou derrière sa porte, quand il n’avait pas d’insomnie, Pontalis n’éprouve guère de nostalgie. Il n’a pas perdu l’amour des commencements, même s’il a souvent le sentiment d’avoir jamais affaire qu’à du déjà vu. « J’ai comme chacun de nous tous les âges si je cesse de découper le Temps », conclut-il. C’est vrai. Chacun de nous vit dans plusieurs époques, sur la brèche du temps, entre passé et avenir, c’est sans doute ce qui rend supportable le changement. Le regret est alors le signe que le passé est mobile et l’avenir ouvert. D’où cette idée qu’il n’est pas d’un grand intérêt d’opposer la fixité au changement si on se place du point de vue d’un conservatisme éclairé, prospectif, capable de prévenir certains risques, de ne pas ajouter du malheur au malheur, et de prendre les décisions qui s’imposent. Telle est notre manière aujourd’hui de renouer avec l’idée de progrès qui vise essentiellement au mieux-être des générations qui viennent. Tel est le chemin qui mène du vital au social, chemin parcouru par tous ceux qui pensent parfois que c’était mieux avant, mais qui savent aussi qu’il arrive au passé de perdre peu à peu les qualités qu’on lui supposait. Cela nous condamne, peut-être, sur le plan individuel, comme sur le plan collectif, d’accueillir le passé dans le présent, mais cela nous permet de rester fidèle à l’amour des commencements…

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