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Que faire du cadavre de Ben Laden ?

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On a fait grand cas ces derniers jours de la photo absente, celle du cadavre de Ben Laden. Curieusement on a beaucoup moins commenté ce qui est à mes yeux très intrigant, l’immersion du corps en pleine mer. « Enseveli en mer », selon l'expression retenue par le Monde . Ce n'est ni banal, ni anodin, d'autant plus qu'on suppute que ce choix a été mûrement réfléchi à la Maison Blanche, et par ses meilleurs cerveaux.

C'est d'autant plus intrigant que tout dans notre tradition nous dit qu'une dépouille sans sépulture est un mort dangereux qui viendra hanter les vivants. Pensons simplement à Antigone de Sophocle. Pourquoi avoir pris le risque de transformer Ben Laden en fantôme ?

Cette envie d'en savoir plus m'a poussée à ouvrir le dernier numéro de Raisons politiques, une revue des Presses de sciences Po. Grand bien m'en a pris car le volume est passionnant, mais il me fallait ce prétexte, cette énigme du cadavre immergé : le titre en couverture n'est pas, en effet, de ceux qui soulèvent un enthousiasme spontané : Morts et fragments de corps .

Morts et fragments de corps , non je n'aurais sans doute pas ouvert aussi vite sans cette actualité. Et ça aurait été dommage. Car pour une fois, il ne s'agit pas d'une succession de thèses pour nous dire que la mort est devenue un tabou, un interdit, voire l'interdit principal du 20ème siècle. L'angle choisi par Arnaud Esquerre et Gérôme Truc est bien différent et il tient est une phrase : qu'advient-il des corps morts ? Toutes les contributions ont en commun d'aborder les morts (et ce qu'il en reste) de manière pragmatique. Qu'en fait-on, très concrètement, en fonction des situations et des contextes ?

Et évidemment s'il est un contexte relativement inédit, c'est celui de l'exécution de l'ennemi public n°1. Il ne supporte guère la comparaison qu'avec Hitler, dont la disparition de la dépouille, organisée par les Russes, ne cesse de nourrir des controverses entre historiens.

Que fait-on des corps et de ce qu'il en reste ? La lecture de ce numéro est décidément passionnante : après un article sur le déplacement des corps dans les charniers de la guerre de Bosnie, elle offre, eh oui... elle offre un développement sur les morts du 11 septembre, étrange écho à l'actualité.

Oui, Ground Zero où Barack Obama s'est recueilli devant les familles jeudi dernier, offre un étonnant champ de réflexion sur le sujet. On redécouvre à la lecture, et avec horreur, l'immense charnier qu'est devenue la pointe de Manhattan après les attentats contre les tours du World Trade Center.

La question des restes des victimes s'est posée de manière aigüe. Et pour cause : peu d'images l'ont restitué mais la réalité des attentats du 11 septembre, c'est, pardonnez la dimension macabre si tôt le matin, la pulvérisation et la fragmentation de milliers de corps. Imaginez : moins de 300 furent retrouvés entiers sur les 2700 victimes. C'est un tri parmi les décombres, les décombres déplacées sur l'ancienne décharge de New-York, qui permit de séparer les gravats...des matières humaines et de procéder, ensuite, à l'identification. La majorité des personnes mortes dans les tours n'ont été identifiées qu'à partir d'un os. Et on reste tout bonnement sans aucune, aucune trace physique d'un peu moins de la moitié d'entre elles.

Pulvérisation, c'est bien le mot qui convient. Là-aussi la situation était inédite : que faire de cette poussière humaine ? Que faire du sol de Ground Zero à jamais dépositaire de ces cendres ? Un immense cimetière ? Les riverains s'y sont opposés formellement. Pourtant, et c'est ce qui intéresse l'auteur de l'article Gérôme Truc, malgré la reconstruction, malgré les nets changements physiques, l'endroit est toujours perçu comme étant sacré. C'est, aux yeux de tous, une sorte de sanctuaire.

Si on cherche un rapprochement, les accidents d'avion offrent une certaine similitude. La même question se pose pour les proches : où se recueillir quand, des corps, il ne reste plus rien ? Seul le lieu qui a été recouvert de la poussière de l'explosion s'offre comme possible sépulture. Pensons aux familles des victimes de l'attentat contre le DC 10 d'UTA qui ont érigé un mémorial en plein désert de Ténéré, à l’emplacement exact du crash.

Alors qu'en conclure ? Eh bien, que les conseillers de la Maison Blanche qui ont opté pour l'immersion du corps de Ben Laden avaient peut-être tout cela en tête car la mer, au large, est une sorte de non-lieu. Qui rend toute sacralisation, tout pèlerinage, impossible. Nul doute qu'ils ont trouvé là ce qu'ils cherchaient : l'assurance d'un non-lieu de mémoire...

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