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Que peut une société libérale face à une catastrophe majeure ?

4 min
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Les sociétés démocratiques peuvent-elles sacrifier quelques-uns de leurs membres pour le bien du plus grand nombre ? Ça pourrait être le libellé d'un exercice de dissertation, mais ça résonne, à l'heure de Fukushima, beaucoup plus tragiquement.

Que peut une société démocratique et libérale face à une catastrophe de grande ampleur ?

Souvenez-vous : il y a deux semaines, le gouvernement japonais a renoncé à envoyer des hélicoptères au-dessus des centrales car ca aurait été condamner les pilotes à une mort certaine. C'était pourtant la solution la plus simple, la plus efficace immédiatement...Mais non, le gouvernement a préféré des expédients moins coûteux en vie humaine, bien que moins certains.

Les Russes à Tchernobyl n'ont pas eu les mêmes égards à l'attention de leurs pompiers et de leurs soldats. On le sait, Moscou n'avait pas hésité à sacrifier des vies pour assurer la sécurité collective. Ce qui a fait dire à une écrivaine biélorusse, Svetlana Alexievitch, que le régime totalitaire soviétique avait sauvé deux fois l'Europe, une fois en 1945 en défaisant l'armée hitlérienne, au prix d'une saignée incomparable, et une seconde fois en 1987 en neutralisant la centrale défectueuse par le sacrifice des premiers liquidateurs... « Le totalitarisme soviétique, dit-elle dans Libération , s’est avéré plus solide que l’allemand. La vie humaine ne coûtait rien et grâce à ça, Hitler a été vaincu et Tchernobyl a été colmatée. »

On pourrait arguer qu'il est délicat de mettre Tchernobyl au crédit du régime soviétique car l'accident n'aurait peut-être pas eu lieu sans l'incurie légendaire de ses administrations.

Mais c'est la question qui est implicitement soulevée qui nous intéresse : les pouvoirs autoritaires ont-ils une supériorité évidente dans des situations qui demandent le sacrifice de quelques uns pour le bien de tous ?

Tout pourrait le faire croire. En tout cas, comment interpréter la prévention du gouvernement japonais à l'égard de ses concitoyens, autrement que comme la preuve d'une nouvelle sensibilité, liée à l'adoption d'un régime démocratique ?

C'est la conviction de Yascha Mounk qui écrit un long article à ce sujet dans la revue américaine Dissent .

Selon lui, si le Japon était resté ce qu'il était avant 1945, il n'aurait pas hésité une seule seconde à envoyer des hélicoptères au dessus de la centrale.

En revanche, un gouvernement démocratique et libéral commence par protéger ses citoyens de toute exigence de ce genre. Au Japon comme ailleurs.

Nous considérons que la coercition n'est tolérable que dans la mesure où les citoyens y ont consenti. Les pays libéraux ne peuvent demander à leurs citoyens que ce les citoyens peuvent reconnaître avoir accepté.

Faut-il en conclure à une infériorité de fait des régimes démocratiques dans la gestion des catastrophes ?

Ce n'est pas si simple, avoue Yascha Mounk. En réalité nous avons les moyens de faire face. Nos société libérales ont accepté depuis longtemps l'existence de forces armées constituées elles les ont acceptées malgré les risques qui y sont attachés - une armée c'est toujours l'éventualité du coup d'Etat. Malgré cela, elles s'y sont résolues fortes de la conviction que les membres d'une armée sont payés justement pour répondre au danger, pour faire ce qu'on ne peut exiger des citoyens. Bref, une société libérale pourrait normalement demander à ses militaires, à ses soldats, de donner leur vie dans pareille situation.

Mais alors pourquoi le Japon ne l'a-t-il pas fait ? Pourquoi le premier ministre Naoto Kan n'a-t-il pas trouvé des pilotes militaires pour ces fameux hélicoptères ?

Eh bien, la difficulté c'est qu'une société libérale ce ne sont pas que des principes ( oui, en principe, il aurait pu envoyer l'armée), mais justement ce ne sont pas que des principes, mais c'est aussi un certain ethos , une certaine façon d'être et d'agir.

Et là on peut trouver à redire. La vertu libérale tourne au vice dans un tel cas, assène Yascha Mounk. On peut trouver à redire quand on met potentiellement en danger des millions de personnes par incapacité de donner l'ordre qu'une se sacrifie.

Le problème que soulève cette discussion théorique c'est que par ailleurs tout le monde loue le courage des Fukushima 50, les employés de Tepco dont le nombre serait d'ailleurs plus élevé, qui sont restés à l'intérieur de la centrale.

Ce n'est pas contradictoire avec le développement de Yascha Mounk, puisque, là, personne ne les a forcés à rester. Il n'y a pas eu coercition. A peine incitation. Dans les premiers jours de la catastrophe, les salaires offerts tournaient autour de 84 euros par jour, ce qui représente le double d'un salaire moyen d'un jeune intérimaire. Dérisoire, en proportion des risques encourus. Aujourd'hui le groupe cherche à recruter des sous-traitants et propose 1700 euros par jour pour se rendre dans les zones les plus exposées de la centrale.

Mais revenons au comportement héroïque de ceux qui sont restés. Il nous rappelle une chose essentielle certes, il est difficile (presque impossible) dans nos sociétés de contraindre des individus à mourir pour les autres, mais il se trouve toujours des hommes et des femmes qui volontairement se portent au sacrifice. Le raisonnement sur la prétendue infériorité des sociétés libérales oublie que nous sommes pétris de valeurs qui transcendant parfois notre individualisme. Et heureusement !

http://www.liberation.fr/monde/01012326481-la-lecon-de-tchernobyl-n-a-pas-ete-apprise

http://dissentmagazine.org/online.php?id=461

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