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Retour du peuple ou peur du peuple ?

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À retrouver dans l'émission

- toute cette semaine, la séquence "les Idées claires" est assurée par Philippe Petit -
Au cours de notre histoire récente le mot « peuple » a subi deux inflexions : tantôt il a joué positivement contre ces réalités repoussoirs que sont la plèbe, la canaille, la populace tantôt il fut scindé – à partir du XIX siècle – entre une conception libérale, nationale, voire nationaliste – le peuple français – et une conception révolutionnaire, socialiste et communiste : le peuple c’est l’ensemble des exploités, des humiliés et des offensés. A une conception unitaire du peuple s’est donc opposé une conception polémique, exclusiviste. Où en sommes nous aujourd’hui eu égard à cette division du peuple ?

A la fin de son beau livre consacré aux « Fractures françaises », le géographe Christophe Guilluy parie pour le retour des classes populaires. Mais il prend soin d’en préciser le contexte. « Ce retour écrit-il ne sera pas le fruit du messianisme révolutionnaire mais d’abord la conséquence d’une instabilité sociale et culturelle que le système ne peut plus occulter sous peine d’ébranlement de la société toute entière. Or, l’attachement des couches populaires françaises ou immigrées à une forme d’autochtonie, source de liens sociaux, sans oublier une défense viscérale du principe d’égalité sociale, souligne, ô combien, une contestation radicale du processus de mondialisation. C’est pourquoi, qu’on le veuille ou non, le peuple détient les clefs de l’avenir ». Achevé en septembre 2010, ce livre s’inscrit dans le sillage d’une série d’études consacrées au séparatisme social et culturel qui travaille la société française au point de nourrir la peur d’un nouveau 21 avril dans les rangs de la gauche comme de la droite. Que le peuple détienne les clefs de l’avenir est une vérité que chacun peut partager. Mais il ne suffit pas de lancer de simples appels au peuple pour instaurer la démocratie. Il faudrait d’abord prendre la mesure de tous les manquements et dévoiements de l’idéal démocratique dans une époque qui s’en gargarise à outrance. Il faudrait ensuite se demander ce qu’on entend au juste par le mot de peuple. << Après l’étape du « parlementarisme » ou la République des notables, après l’étape de la « démocratie des partis » où les représentants étaient choisis parmi les militants des partis de masse, nous connaissons aujourd’hui la démocratie du « public » ou la « démocratie continue » > , remarque la sociologue Dominique Schnapper dans son livre « La démocratie providentielle ». Cette citation illustre assez bien le dilemme qui est le nôtre aujourd’hui. Nous vivons en Europe dans le monde de l’après. Celui de l’après-guerre froide, mais nous ne cessons de nous référer sur un mode incantatoire ou vertueux au monde d’avant : celui de l’émancipation démocratique du XIXe siècle ou celui de la lutte contre les totalitarismes. Nous croyons nous adresser au peuple souverain, nous parlons en réalité à des publics. Et ce qui vaut pour l’Europe en général vaut pour la France en particulier. L’incapacité de la gauche à reconquérir les classes populaires n’a d’égal que la tentation de la droite de s’aligner sur les thèses de Marine Le Pen. Nous avons un peu vite oublié la leçon de 2002. Car la honte effacée et le désordre électoral oublié, « le deuil national proclamé le 21 avril (…) laissa place au triomphe de la République, au sursaut, à la fierté retrouvée des résultats du second tour » écrivait Eric Conan en 2004 dans son livre « La gauche sans le peuple » qui n’est pas sans ressembler à l’ouvrage plus récent de Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, « Recherche le peuple désespérément » paru en 2009. Quelle histoire ! Quant le peuple disparaît, il n’est pas très loin. S’il n’est pas chez Martine, il est chez Marine, et s’il n’est pas chez Nicolas, il est encore chez Marine. Dans la commune de Hénin-Beaumont dans le Pas-de-Calais, les quartiers les plus pauvres n’ont pas plébiscité la gauche ou l’extrême gauche mais le Front National. En 2009, au premier tour des élections municipales, il a obtenu 40% des voix contre 4% pour le NPA. En 2011 au deuxième tour des cantonales il approchait les 45%. Cherchez l’erreur. Le printemps des peuples arabes n’a pas encore contaminé le Pas-de-Calais. Et au séparatisme social vient s’ajouter le séparatisme entre communautés, source de nouveaux conflits, et de récupérations en tous genres. Or lorsque le peuple fait sécession, il cesse de s’identifier au tout de la communauté, il devient introuvable et pour tout dire infréquentable.

En attendant le retour des classes populaires… après le déluge… cet ébranlement du système dont parle Guilluy qui aura mis fin espérons-le à ce que Pasolini appelait l’antifascisme facile…

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