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Thilo Sarrazin, best-seller allemand

4 min
À retrouver dans l'émission

Un homme qui dérange ce matin, un homme qui a fait exploser tous les records de tous les essais jamais vendus en Allemagne : Thilo Sarrazin.

Thilo Sarrazin est un homme de la gauche allemande, membre du SPD, qui a assumé de hautes fonctions dans la ville de Berlin, et qui fut membre du directoire de la Banque Centrale Allemande jusqu'à ce que son best-seller le contraigne très récemment à la démission.

Bref c'est un notable, un politicien parmi d'autres, jusqu'à ce qu'il commette ce livre de 400 pages, un essai sur l'avenir de l'Allemagne., doté d’un titre, difficile à traduire, mais proche de : Comment l'Allemagne court à sa perte , ou Comment l'Allemagne se suicide .

Thilo Sarrazin a une certitude, bien ancrée : l'Allemagne court à sa ruine si elle continue d'accueillir sur son sol des musulmans pauvres et mal formés. Premier sujet de son inquiétude ? les projections démographiques : en l'an 2100 la population allemande pourrait chuter à 24 millions. Ce qui provoque sous sa plume une satire « pas complètement irréelle » dit-il, où se trouve décrit un monde dans lequel la population allemande devient minoritaire, où l'islam fait la loi, où l'allemand n'est plus enseigné dans les écoles et où la culture millénaire d'un pays vieillissant, et combien noble, disparaît, tout bonnement.

Une sorte de cauchemar qui devait, pensait-il, réveiller ses compatriotes.

Alors pour les avoir réveillés, il les a même enthousiasmés. Comment cette thèse, grossière, a-t-elle pu rencontrer un tel succès en Allemagne ?

Le livre est sorti pendant l'été, suivant de près les célébrations du vingtième anniversaire de la réunification. Et c'est comme si les Allemands lassés de se regarder les uns les autres, les Ossis, et les Wessis, ceux de l'Est et de l'Ouest - c'est comme si les Allemands découvraient une autre obsession possible. Grâce ou à cause de Thilo Sarrazin, ils entrevoient qu'on peut débattre d'autre chose. De l'immigration, par exemple.

En Allemagne, pendant longtemps, pour des raisons de culpabilité historique, ce type de discussion était très mal vue. Tout propos, sur les migrants ou sur la politique d'accueil, était condamné à cette extrême prudence que certains appellent le « Politiquement Correct ».

Eh bien, c'est cette chape de plomb qu'a fait voler en éclats Thilo Sarrazin.

Oui, bien sûr, on pourrait s'en réjouir : pourquoi ce débat serait-il interdit ?

La question est : ce livre est-il digne de l'intérêt qu'il rencontre ? Intérêt massif, véritable engouement. Pose-t-il en termes justes et honnêtes la question des politiques d'immigration en Allemagne ? Sa réflexion est-elle d'une telle hauteur et ampleur que la chancelière Angela Merkel ne puisse faire autre chose que de reconnaître l'échec du « multikulti », du multiculturalisme ?

Et là, rien n'est moins sûr. Le livre n'a pas été traduit. Mais Timothy Garton Ash en a donné une recension à la New-York review of books . T. G. Ash dirige le centre d'études européennes d'Oxford, il est un fin connaisseur et de l'Allemagne et des modèles d'intégration en Europe. Je prends donc le parti de le suivre et de faire confiance à son jugement.

Et que dit Timothy Garton Ash ? Que dit-il du livre de Thilo Sarrazin ? Que c'est une soupe mal cuite et indigeste ; que s'y mêlent tableaux statistiques et références philosophiques dignes d'un amateur, qu'on y trouve pêle-mêle fragments autobiographiques et assertions extravagantes sur l'islam et le déclin de l'Occident. Bref, c’est un livre auquel on ne devrait prêter aucune attention.

D'autant plus que certaines digressions sur les Juifs et sur leur réussite au tests d'intelligence provoquent des développements tout à fait douteux sur le processus darwinien qui aurait sélectionné les meilleurs gènes parmi cette population particulière, le peuple juif.

Ce philosémitisme appuyé doit se lire en regard d'un mépris pour les immigrés musulmans, entendez les Turcs, qui, eux, ont des résultats scolaires en dessous de la moyenne. Mais là, c'est parce qu'ils n'ont pas la culture, ni l'éducation, assure Thilo Sarrazin. Le livre parvient à brouiller les jugements sur la part culturelle et la part génétique de l'infériorité des uns et de la supériorité des autres. Si bien qu'au final, entre culturalisme et génétisme, on retient une chose, et clairement : les immigrés actuels participent de la déchéance, anticipée par Sarrazin, de l'Allemagne.

Bien sûr, ce que l'on sait de ce livre, je le répète non traduit à l'heure actuelle, fait germer dans tous les esprits l'éternelle question quand il s'agit de l'Allemagne : y a-t-il des relents des années 30 et du nazisme dans tout cela ? Timothy Garton Ash est très prudent sur ce point : constatons plutôt, dit-il, que tous les pays voisins sont traversés par le même débat sur l'identité nationale ou sur l'immigration. La comparaison européenne est plus pertinente que la quête historique.

Mais pourquoi consacrer du temps à parler de ce livre sans intérêt ? Pour son succès bien sûr. A l'heure où un sondage donne Marine Le Pen au premier tour, où le populiste Geert Wilders s'implante aux élections locales aux Pays-Bas, ce succès souligne le fossé qui existe entre ce qu'il est convenu de dire et ce que les gens souhaitent entendre dire. Toujours cette même peur, des autres, de nous-mêmes, de l'avenir, cette peur sur laquelle on n'a jamais les idées assez claires.

---> à lire : "Germans, more or less" dans "The New York review of books

---> "The challenge to German liberalism" dans "Prospect magazine"

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