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Tuer Ben Laden ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Je ne sais pas vous, mais je n'avais pas les idées claires : fallait-il s'émouvoir comme beaucoup que Ben Laden ait été tué d'une balle dans la tête, ou considérer, comme on dit, que c'était « de bonne guerre » ?

La question m'a poursuivie. Après tout, du côté de l’émotion, on avait de bons arguments. L'intégrité morale n'existe que si elle résiste à toute épreuve : même devant l'homme le plus haï. A ce titre, l'exécution de Ben Laden est regrettable, on peut la voir comme une violation de nos propres valeurs.

Mais j'avais en tête une expression que l'historien Pierre Vidal-Naquet avouait emprunter à la grande et très regrettée Madeleine Rébérioux et qui est la suivante : « Je suis contre la peine de mort, mais pour l'assassinat politique ».

Vidal-Naquet avait ressorti cette formule en 2001 précisément au moment du lancement de la guerre en Afghanistan, pour dire une chose simple : que s'il s'opposait à cette guerre, ce n'était pas parce qu'il était pacifiste, c'était loin d'être son cas, mais parce qu'il considérait que face à Ben Laden, la situation relevait, simplement, des services spéciaux. Comme pour Saddam Hussein, avait-il ajouté, c'est aux services secrets d'agir. Je suis contre la peine de mort, mais pour l'assassinat politique.

J'étais en train de ruminer ces propos : somme toute, l'assassinat avait fini par avoir lieu, mais après combien de guerres et de morts ? L'utilité de l'assassinat politique, et même sa justification, c'est justement d'empêcher le déploiement de tous ces désastres. Là, il advient après, comme un point d'orgue. Est-il toujours aussi justifié dans ce cas ?

J'en étais là quand j'ai découvert l'article du philosophe américain Michaël Walzer, connu en France notamment pour sa réflexion sur la notion de « guerre juste » qu'on avait beaucoup commentée au moment de l'éclatement de l'ex-Yougoslavie.

Pour répondre à la question : « Fallait-il ou non tuer Ben Laden ? » Michaël Walzer procède à un distinguo qui, vraiment, a le mérite de la clarté. De deux choses l'une : soit Oussama Ben Laden est considéré par les Etats-Unis comme un criminel, et alors il eût fallu l'arrêter et le juger. Soit il est un ennemi, à qui on fait la guerre, et sa mort est dans l'ordre des choses.

Pour cela il faut revenir au 11 septembre : les attentats du 11 septembre étaient-ils un crime ou un acte de guerre ? Le problème est que précisément la question n'est pas résolue, et même que les deux qualifications sont vraies selon les lieux et les moments.

La lutte contre Al Qaida est une affaire de police partout où la police peut faire son travail, en Europe, par exemple. Ben Laden se serait-il caché en France qu'il eût été arrêté et poursuivi devant la justice (c'est Michaël Walzer qui parle).

En Afghanistan, évidemment les moyens de lutte ne sont pas la police mais... la guerre ! Une guerre qui s'est étendue au Pakistan, puisque le pays a offert aux combattants d'Al Qaeda la même protection que les talibans.

Donc je récapitule : la police là où c'est possible, la guerre ailleurs. Ce qui confère ce double statut à Ben Laden de criminel et d'ennemi. C'est pourquoi le philosophe ne voit aucun problème ni de justice, ni de moralité, à ce que le commando américain n'ait pas agi comme des policiers. Ils se sont comportés comme des soldats agissant en zone de guerre, pour qui une arrestation aurait signifié une prise de risque supplémentaire et non justifiée. Dans ces circonstances-là, nous étions dans le paradigme guerrier.

Je vous l'avais dit, le raisonnement de Michael Walzer a le mérite de la clarté, Ben Laden a été tué comme un ennemi qui refuse de se rendre, sur un champ de bataille.

Pour ceux qui ne seraient pas convaincus, le magazine Dissent qu'anime justement Michael Walzer a consacré un dossier entier à cette question, mais avec des points de vue très divergents, les uns justifiant l’exécution, les autres dénonçant une justice cow-boy.

On peut le consulter, ce dossier, sur la Toile, en anglais bien sûr.

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