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Ulrich Beck et l'avion du nucléaire

4 min
À retrouver dans l'émission

« Tous dans l'avion du nucléaire et la piste d'atterrissage n'est pas construite » : cette image résume bien le sentiment qui nous saisit en ce moment. Que nous le voulions ou non, nous y sommes et sans moyen d'en sortir.

Cette métaphore de l'avion appartient au sociologue Ulrich Beck. Il l'utilisait il y a moins de trois ans ; à l'époque, sous la menace du réchauffement climatique, le nucléaire était présenté comme la solution, l'alternative à l'élévation des températures. C'était une énergie verte, disait-on, il fallait relancer les constructions de centrales.

Ulrich Beck, son nom revient au moment des commentaires de la catastrophe de Fukushima.

Vous lirez des références à son oeuvre dans de nombreuses analyses de la situation en cours au Japon.

Ulrich Beck et la société du risque, du nom de son ouvrage principal, qui a dépassé le cercle des avertis pour intéresser le grand public au moment de sa parution en Allemagne. Il faut dire que tous les livres ne bénéficient d'un lancement pareil : Ulrich Beck, jeune quadragénaire, était en train de rendre son manuscrit quand la centrale de Tchernobyl a explosé. Il a donc repris et retravaillé son texte à la lumière de cet événement qui venait, tout simplement, confirmer ses thèses. Tout ça lui vaut d'être en Allemagne presque aussi connu que Jürgen Habermas, dont il fut l'élève.

Sa thèse justement ? Que la production de richesses est désormais intimement liée à la production de risques. Ca paraît peut-être banal aujourd'hui, mais il l'énonce il y a 25 ans.

La richesse est intimement lié à la production de risques, et la production de risques n'est plus négligeable ou réparable - comme c'était encore possible au moment de la première modernité industrielle non, elle est aujourd'hui devenue une affaire publique qui concerne chacun. Pourquoi ? Parce que la probabilité d'un accident nucléaire, chimique, ou biologique, est peut-être infime, mais les risques encourus sont énormes : ils incluent la possibilité de la disparition de l'humanité. Nous ne pouvons donc plus regarder la catastrophe comme une chose qui nous serait extérieure.

Alors, certes, le progrès des techniques se poursuit dans la lancée du 19ème et du 20ème siècle triomphants, mais nous ne pouvons plus être naïfs à son égard. Nous devons prendre conscience de ces conséquences destructrices, nous sommes sommés de nous interroger sur ce que nous sommes en train de faire.

Ulrich Beck est installé à Munich et enseigne également à Londres sa pensée est très influente en Allemagne, notamment auprès des écologistes, mais pas seulement. Bien avant d'être traduit, en 2001, il a été lu et discuté en France par de nombreux auteurs. On lui impute, ce n'est pas rien, la paternité du principe de précaution.

Alors « tous dans l'avion du nucléaire et la piste d'atterrissage n'est pas construite ». Je reviens à ce texte de 2008, écrit au moment du G8 à Hokkaido, justement au Japon. George Bush réitère sa supplication pour la construction de centrales : pour lutter contre le réchauffement, il faut faire appel à la puissance nucléaire et entrer dans une « économie post-pétrolière », voilà son credo. Il est loin d'être isolé parmi les dirigeants des huit plus grosses économies de la planète.

Face à cet habillage écolo de l'énergie nucléaire, que faire ? Ulrich Beck avoue que nous sommes un peu démunis pour penser une alternative entre deux choix qui présentent des dangers si différents. Mais de cette difficulté, la classe politique profite : elle simplifie, elle minimise les incertitudes sur l'énergie nucléaire et focalise l'attention sur la crise pétrolière et le changement climatique.

En vérité, les risques globaux échappent aux méthodes de calcul scientifique habituelles, ils s'avèrent être un domaine de relative non-connaissance.

Mais il y a une chose certaine aux yeux d'Ulrich Beck : le meilleur opposant à l'industrie nucléaire reste l'industrie nucléaire elle-même. Même si les politiciens parviennent la transformation sémantique de l'énergie nucléaire en électricité verte, même si les mouvements contestataires devaient mollir, tout cela peut cela sera annulé par ce que Ulrich Beck appelle « la force d'opposition de la menace ».

Il se révèle étonnement prémonitoire : « la probabilité d'accidents augmente avec le nombre de centrales, écrit-il, et chaque accident éveille la mémoire de tous les autres accidents, à travers le monde. Non, on n'aura même pas besoin de voir survenir un mini-Tchernobyl en Europe. Il suffira que l'opinion mondiale ait vent d'un cas de négligence quelque part dans le monde pour que brusquement les gouvernements qui se font les avocats de l'énergie nucléaire verte soient accusés de jouer avec imprudence et sans discernement avec la sécurité de la population. »

La critique le plus tenace et la plus fiable de l'industrie nucléaire, c'est bien l'industrie nucléaire elle-même. Belle clairvoyance.

Et pour l'instant, nous sommes tous dans l'avion. Et nous ne sommes pas prêts de voir une piste d'atterrissage...

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