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Une novlangue inquiétante

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C'est parfois au détour d'un article qui n'a rien à voir, ou presque, qu'on trouve, comme disait Ségolène Royal, la « pépite », la petite remarque qui devient fulgurance, que vous allez garder en tête, c’est sûr.

J'ai fait une rencontre de cette sorte en lisant un entretien avec la sociologue Annie Collovald. On l'interroge sur un sujet dont elle est spécialiste, l'extrême droite. Y a-t-il continuité ou rupture entre les fascismes européens des années 30 et le renouveau populiste actuel ? lui demande-t-on.

Et l'une de ces questions suscite un développement limpide, c'est toujours limpide quand quelqu'un l'a pensé pour vous, un développement sur la disparition des intérêts sociaux concrets.

Oui, vous savez, tous ces sujets qui n'intéressent plus que le quotidien L'Humanité et qui tendent à devenir invisibles dans les débats et les discours politiques.

Exemples qu'on reprend, donc, à Annie Collovald : on ne parle plus des chômeurs, mais du chômage, on ne parle plus du travail, mais de l'emploi. On nous rabâche les oreilles avec la Sécurité sociale et son gouffre, mais les malades et les accidentés se font discrets.

Bref, on convie pour parler du réel les catégories de pensée politiques ou bureaucratiques.

Nous devons faire face, constamment, à une véritable abstraction, « mise en abstraction », si l'on peut dire, de la vie de tous les jours. Ce qui est une forme, en effet, de disparition de la réalité sociale, une disparition qu'on ressentait sans avoir vraiment perçu ce qui causait cette impression.

Car on vous parle de dépendance ou de minima sociaux, vous ne pouvez pas dire que la société est oubliée. Ces sujets donnent lieu à une profusion de sondages sur les préoccupations réelles des Français, et pourtant ça sonne toujours un peu faux, comme une résonnance un peu lointaine.

Mais alors pourquoi les politiques emploient-ils ce lexique qui brouille les vrais sujets, ceux qui font la trame des vies ordinaires ?

Tout ça n'est pas sans explication. Si l'on en croit Annie Collovald, les hommes politiques et leur entourage sont aujourd'hui persuadés que ce sont les leaders d'opinions qui font les élections.

La bataille des idées ne se gagne plus en mobilisant les militants, mais en séduisant les commentateurs, ceux qui vont donner le la, qui vont fabriquer les unes et commander les sondages.

« Le principal terrain des hommes politiques est un terrain de papier », explique-t-elle. Ils en sont certains, c'est là que ça se joue. Fi des véritables enjeux, il s'agit avant tout de faire ce que les analystes, les journalistes politiques, appellent une bonne campagne.

Et une bonne campagne, c'est saturer l'espace médiatique avec des thèmes (l'emploi, l'immigration, la sécurité, qu'importe...), des thèmes empruntés au vocabulaire de la science politique et de l'art administratif que comprendront ceux à qui ils s'adressent vraiment.

Car le constat, c'est que la seule réalité sociale qui mérite d'être prise en charge et retraduite est celle qui occupe la presse et les conversations en ville. Bref les sujets de société défendus le sont moins pour eux-mêmes (et pour les projets qu'ils véhiculent) que pour le bruit médiatique qu'ils vont déclencher et par lequel se fera, croit-on, la différence.

Le problème, c'est qu'un tel type de compétition politique ouvre un zapping programmatique incessant. Les mots se détachent de la réalité et des convictions elles-mêmes. C’est une sorte de « novlangue ». Et sous l'effet de la dynamique de la campagne perpétuelle, tout devient possible, y compris au passage la légitimation des discours racistes.

D'où l'inquiétude d'Annie Collovald sur la montée d'un nouveau fascisme.

Et on rejoint, de là, le thème général de l'interview qu'elle donne à la revue Vacarme . Le fascisme, il ne faut pas le penser comme l'altérité absolue au régime démocratique, comme un méchant au crâne rasé, mais comme possiblement contenu dans ce discours qui s'abstrait du réel au nom de la rentabilité électorale, et qui va toujours plus loin dans la transgression.

Voilà comment des sociétés démocratiques (comme la nôtre) peuvent se détourner des valeurs qui la fondent.

Juste un mot pour vous donner envie de lire ce numéro de Vacarme , sur les nouveaux fascismes. Une citation de Georges Orwell : « Lorsque les fascistes reviendront, ils auront le parapluie bien roulé sous le bras et le chapeau melon. »

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