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« Être philosophe »

3 min

On entend cela souvent quand une grève paralyse les transports en commun. On fait un micro trottoir pour recueillir les impressions des voyageurs : il y a ceux qui râlent et ceux qui, dit le commentateur, « se montrent philosophes ».

Cette remarque fait bondir les philosophes de profession : la philosophie, c’est tout de même autre chose, c’est Descartes, c’est Platon, c’est Kant ! Ce n’est pas une morale au petit pied et à la petite semaine, tout de même ! Tout ça, c’est le fond de commerce de pratiques un peu irritantes, genre sophrologie. Pourtant, c’est le même Descartes qui dit préférer « changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ».

Au fond, si c’était cela, le rôle de la philosophie ? Une sagesse ? Le retour au sens étymologique, l’amour, philia, de la sagesse, sophia ?

Il y eut un philosophe, mort en 2010, pour défendre cette idée de la philosophie. C’est Pierre Hadot. Toute son oeuvre tourne autour de cette idée, inspirée de l’antiquité, notamment des Stoïciens : les philosophes de l’Antiquité grecque et romaine n’étaient pas des faiseurs de systèmes ou de concepts. Pour eux la philosophie, c’est le désir de faire peser sur la vie quotidienne les dispositions de l’esprit découvertes par l’analyse et le raisonnement scientifique ou philosophique.

D’où la tradition de ces « exercices spirituels », sortes d’entraînements destinés à faire entrer dans le quotidien les principes de la doctrine. Le sens du mot a été largement dévié par l’usage qu’en fit un jésuite, Ignace de Loyola, qui les oriente dans la direction exclusive du salut de l’âme. Mais la tradition ancienne a un sens tout différent non pas sauver son âme mais de sauver sa peau : moins souffrir en apprenant à modifier le regard que nous portons sur les événements de notre vie. Et cela se prolonge bien après la fin du monde antique, par exemple chez Goethe, comme le montre Pierre Hadot dans son ouvrage « N’oublie pas de vivre », paru en 2008.

Il s’agit de développer notre attention dans deux directions : la concentration sur l’instant présent et le regard d’en haut. De s’arracher noà la hantise du passé et à l’angoisse de ce qui vient. Et de prendre de la distance avec l’événement afin de mieux le supporter.

Est-ce que ce n’est pas exactement ce que pratique consciemment ou non voyageur pressé sur un quai de gare, qui parvient à se montrer « philosophe » ?

J’entends bien l’objection. Et surtout l’objection politique. Se montrer philosophe face aux défauts et vices du monde, n’est-ce pas finalement accepter que rien ne change ? Cesser de s’ « indigner », cesser de trouver insupportable l’état du monde ? C’est une vraie question...

C’était sans doute une philosophe nécessaire avant les grandes possibilités offertes par la science et la technique. Souvenons-nous quand même qu’il y aura toujours des choses qu’on ne peut changer : comme le passage du temps, la mort. Alors gardons tout de même cette idée de la sagesse quand elle dit : change ton regard si tu veux être moins malheureux.

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