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Ikea en Chine

3 min

Vous n’avez sûrement pas oublié, chers auditeurs, une scène des Temps modernes de Charlie Chaplin. Charlot, dont c’est la dernière apparition, héberge une gamine des rues dans le grand magasin dont il est veilleur de nuit, et vous vous souvenez de Paulette Godard, magnifique, endormie dans les fourrures qu’elle a empruntées dans un autre rayon. Le charme poétique de cette scène redouble son aspect subversif : pas d’autre moyen pour des deux amoureux de se procurer un foyer.

Est-ce la même chose qui se passe en Chine ? Le site Atlantico ainsi que le journal Le Figaro, ont révélé il y a quelques jours un étrange phénomène assez hilarant. Ikea vient d’y ouvrir toute une chaîne de magasins en Chine, et vous savez que la spécialité d’Ikea est de présenter ses produits in situ : c’est une succession de cuisines installées, de salles à manger avec tout le mobilier, de chambres avec une douce lumière et des couettes confortables. Eh bien, en Chine on prend ça au pied de la lettre : il n’est pas rare de voir des gens manger tranquillement leur sandwichs dans les cuisines, faire ensuite la sieste sur un lit ou s’enlacer tendrement sur un canapé…

J’ai trouvé en ligne la scène suivante avec des photos. À une heure de grande affluence, dans un magasin Ikea de Pékin, on voit un petit garçon qui se réveille auprès de sa grand mère sous une couette. Comme il n’y a pas de toilettes dans les salles d’exposition Ikea, la grand-mère aide l'enfant à uriner dans une bouteille d'eau. Evidemment le résultat … bon, est ce qu’on pouvait attendre. Les employés, pas trop contents, doivent changer draps et couettes tous les jours…

Le pire, c’est que ceux qui viennent y faire la sieste ressortent les mains vides, il y a embouteillage aux salles d’exposition et pas à la caisse. Pas de problème, disent les gérants. « Ils y viendront tôt ou tard »

Cette affaire assez cocasse appelle quelques réflexions.

Pour ce qui est des Chinois, ce que j’admire, c’est qu’ils puissent dormir tranquillement dans une pareille atmosphère, surchauffée par les spots lumineux, et sans être gêné par le passage. Je m’inquiète aussi, en un sens : bientôt, ils vont se mondialiser et faire comme nous, piétiner le long de chambres interminables et piétiner ensuite à la caisse. Ce sera la perte de ce qui est en somme une saine attitude de renversement, typiquement situationniste.

Je m’étonne aussi, et au fond je m’inquiète, de ne pas l’avoir vu plus tôt se pratiquer chez nous. Les sans-abri s’ont d’une incroyable correction, car les salles d’exposition d’Ikea sont tout de même plus confortables que l’entrée de nos immeubles et, même s’ils les protègent du froid, que les centres d’accueil d’où ils sont chassés à 8h le matin.

Dernier sujet de méditation enfin : l’incroyable tolérance des responsables Ikea en Chine. Car elle ne provient pas d’une attitude humanitaire et philanthropique cette servilité typique du marchand révèle sa patience dans l’attente d’un profit qui viendra, tôt ou tard.

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