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Une langue en aluminium

3 min

Par le hasard de rangements, dits de printemps, je suis tombée sur un livre que je n’avais jamais lu, et qui n’était même pas coupé. Il s’agit d’un récit de Jacques Audiberti, paru en 1950, et qui s’intitule Cent jours . On est à Antibes, ville natale de l’auteur, où Napoléon débarqua de l’île d’Elbe. Dans ce petit livre, Audiberti condense, dit-il, cent journées du monde où il existe, avec le désir, d’accomplir un livre, je cite « où tout soit ». Défilent alors les années d’enfance, le cirque qui s’est établi sur la place, la prodigieuse trapéziste Régine tout en muscles d’acier fin, les bateaux qui encombrent la rade, l’invasion déferlante, dans cette France d’après-guerre, des Studebaker, du chewing gum et de la langue américaine...

C’est une petite merveille, je ne pense pas qu’il ait été réédité. On a un peu oublié Audiberti, depuis sa mort en 1965, on se souvient tout de même de son théâtre, de sa proximité avec les surréalistes, de son humour. Comme dans ce slogan publicitaire : grâce à tel produit « mes cheveux tombent sans se casser ». Mais Audiberti est bien autre chose encore, son livre est une méditation joyeuse et mélancolique sur le temps, sur la vie qui va, plus dure évidemment pour certains que pour d’autres, sur l’homme, je cite « pou en os, loque à peau, bouthéon de sang noir, fragment d’atrocité, l’homme qui seul à seul mille fois, se crispe sans échappement contre la muraille fermée ». Le cirque, dans sa splendeur mortelle, sa fugacité, est un symbole à peine les lumières sont-elles éteintes que le chapiteau de toile s’effondre sur lui-même, tout est roulé et mis dans des camions qui reprennent la route, avec les paillettes, les singes et le tigre « ruisselant de jaunisse velue, des touffes blanches sous les bras ».

Et cela me réconforte de voir combien le préoccupe l’arrivée en masse d’une langue anglaise technicisée, chassant progressivement le français dans une après-guerre qui ne comprend pas vraiment ce qui se passe.

En lisant ces Cent jours on mesure l’appauvrissement dramatique que la langue française a subi dans le demi-siècle qui nous sépare de ce livre, somptueux par sa syntaxe, sa grammaire joueuse et fluide et par ses images cocasses et justes. On pointe souvent les faiblesses d’orthographe et de syntaxe dans la langue qu’on pratique sur l’Internet, dans les médias et même dans la littérature, sauf belles exceptions. Mais il y a autre chose : c’est une novlangue simplifiée, technocratique, d’où on a chassé les images considérées comme inutiles. Or ce sont elles qui donnent de la vie et de la profondeur à la langue. Liées au temps, les images sont la trace de ceux qui l’ont parlée et qui l’ont écrite, tressant une langue, je cite, «de poètes et d’empereurs, de noms illustres et de textes fameux ».

Cette langue en résumé, me fait penser à mon voisin qui a mis u portails d’aluminium à ouverture télécommandée à la place de son beau vieux portail de bois, lourd et incommode, mais sur quoi retombaient les glycines.

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