LE DIRECT

Bataille planétaire à Istanbul entre deux conceptions de l’espace public

3 min
À retrouver dans l'émission

Depuis trois jours, Istanbul est le théâtre d’un mouvement de contestation formidablement intéressant. Les manifestants s’opposent au projet de réaménagement de la célèbre place Taksim. Devenue en grande partie piétonne, elle accueillerait un immense centre commercial. La construction de ce dernier supprimerait le parc attenant et ses six cents arbres.Le projet est soutenu et inspiré par le Premier ministre Erdogan, qui fut maire d’Istanbul de 1994 à 1999. Il cristallise une opposition à sa politique gouvernementale. Deux manifestants sont donnés pour morts.Au delà de la dureté de l’affrontement et du contexte turc, bien sûr essentiel, le conflit de la place Taksim est un conflit mégapolitain. Il pourrait surgir dans tout autre mégapole : ces agglomérations de plus de dix millions d’habitants sont des villes-monde. Elles polarisent les ressources et les hommes. Elles créent et redistribuent les richesses. Elles sont les fabriques d’une société mondiale. Les mêmes type d’enjeux s’y déploient. Ce conflit stambouliote est donc de dimension planétaire. Comme l’écrit l’anthropologue et photographe Anne Jarrigeon, « la condition urbaine implique de faire nôtre des espaces qui, au sens strict, ne nous appartiennent pas ». La querelle mégapolitaine oppose deux conceptions de l’espace public. C’est à dire deux conceptions de la liberté de circuler et de l’urbanité. Ce n’est pas une querelle des anciens et des modernes. C’est une querelle entre modernes.Les opposants au chantier de la place Taksim sont porteurs d’un espace public ouvert et de type forum. Le parc qui borde la place est un espace de far niente, et de conversation ombragée. C’est un espace public où on peut délibérément prendre son temps, et le perdre. La place Taksim elle-même, en plein centre-ville, est un espace privilégié d’anonymat, de liberté individuelle et de rassemblements collectifs – comme on le voit actuellement. Bien que piétonne, la place réaménagée serait porteuse d’un espace public couvert et assigné à des activités spatialement agencées : lèche-vitrine, restauration, consommation, commercialisation, labeur, production. L’espace public y serait une ressource monnayable, valorisable, utile – comme le temps qu’on y consacre. D’un parc de centre ville, chacun peut dire : je n’y vis pas, mais je l’habite, et il m’habite. C’est mon parc. Il est plus rare d’éprouver cette appropriation symbolique pour un centre commercial. D’ailleurs, les citoyens n’ont jamais été invités à s’approprier le projet Taksim : aucun débat public n’a précédé ce chantier. Il est encore temps pour Erdogan et son parti l’AKP de mettre leur projet d’aménagement en délibération dans l’espace public. La modernité, ce serait d’inventer une sphère publique qui mette en débat tous les habitants concernés et leurs échelles : les riverains de la Place et du Parc, les stambouliotes, les turcs et les visiteurs internationaux. Bertrand Delanoé pourrait ouvrir cette voie à Paris, par exemple avec le chantier des Halles ! Outre les riverains, ce lieu archi-central est fréquenté, dit-on, par près d’un million de personnes par jour : 750 000 dans la gare souterraine RER-métro, 150 000 dans le centre commercial et l’esplanade. Des habitants venus des quatre coins de Paris, de l’Ile de France, de France, et du monde.

L'équipe
Production
À venir dans ... secondes ...par......