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La géographie de l’inhospitalité

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Entre la Tunisie et la Sicile se trouve l’îlot italien de Lampedusa. Le Pape François s’y rend ce matin. Il saluera les 6OOO habitants. Il ignorera les plages de sable fin prisées des touristes et des low cost. Il ira dans le fameux centre de rétention à la rencontre des refugiés et de migrants venus d’Afrique sauver leur peau au péril de leur vie. Dans un geste fort et inédit pour un chef d’Etat, le Pape rendra hommage aux milliers d’entre eux qui, décédés en mer durant leur traversée, n’ont pas pu être inhumés dans les espaces que les vivants réservent aux morts.

On ne saurait mieux signifier combien les réfugiés n’ont pas de territoire. En 1941, l’apatride Hanna Arendt entrée aux Etats-Unis écrivait : « les individus sans Etat représentent le phénomène le plus nouveau de l’époque contemporaine (…) Ils sont abandonnés, sans aucune protection consulaire ou juridique, au bon vouloir des autres Etats ».

En ce moment même, le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU, le HCR, estime le nombre d’individus qu’il appelle « déracinés » à plus de 45 millions. Les déracinés comprennent les réfugiés ayant fui leur Etat et les personnes déplacées dans leur propre pays, pour échapper à la mort ou aux exactions.

45 millions. C’est à peu près la population de l’Espagne ou de l’Ukraine. C’est à peine moins que le nombre de déracinés en Europe à la fin de la Seconde guerre mondiale.

Dans un livre publié cette année, Campement urbain , l’anthropologue Michel Agier raconte la vie des réfugiés dans les centres de rétention ou les campement dans lesquels ils sont cantonnés. Ces lieux sont des espaces extra-territoriaux. Hors du droit commun, en marge des règles qui régissent l’exercice de la souveraineté et de la citoyenneté, ils sont à la fois des refuges et des lieux de relégations. Ces lieux se sont multipliés sur la planète.

Comme à Roissy ou à l’aéroport de Moscou, ces lieux peuvent être nommés zones de transit ; ou, comme à Lampedusa, centres de rétention ; certains centres, comme ceux de Libye, sont connus pour les mauvais traitements infligés aux retenus. Il y a enfin les camps de réfugiés, le plus souvent dans des Etats frontaliers de pays en guerre. Les frontières cessent donc d’être des lignes. Elles se dilatent et deviennent des espaces urbains ponctuels et interstitiels. Par exemple, 450 000 réfugiés habitent dans les quatre camps de Dadaab au Kénya, ouverts en 1991 non loin de la frontière somalienne.

Sur le territoire des pays, ces espaces figurent des tâches d’urbanisation encloses et en marge. Ceux qui y vivent n’accèdent ni à la citoyenneté ni à la citadinité. Le réseau Migreurop en a localisé et cartographié des dizaines. Significativement, vous trouverez peu de ces campements et de ces centres sur les cartes officielles des Etats. Les gouvernements en délèguent la gestion : à des ONG, au HCR ou, de plus en plus, à des compagnies privées.

A l’ère du tourisme de masse et de l’hyper mobilité, centres de rétention et camps de réfugiés dessinent une géographie mondiale de l’inhospitalité.

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