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2020, pire année de l'histoire ?

2020 est-elle la pire année de l'histoire ?

9 min
À retrouver dans l'émission

L'année 2020 qui se termine est-elle vraiment la pire année de notre histoire ? C'est la question au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l'information, des fake news aux idées reçues.

2020, pire année de l'histoire ?
2020, pire année de l'histoire ?

C'est une année 2020 qui a commencé avec des images terribles d'incendies de forêt en Australie et qui s'achève avec des visions post-apocalyptiques de rues désertes et de lieux culturels fermés. Une année essentiellement rythmée par un événement qui a affecté tous les pays : la pandémie de Covid-19. 

Mais cette actualité déjà bien anxiogène a aussi été ponctuée de cas de violences policières qui ont bouleversé le monde entier, de mauvaises nouvelles pour le climat et de perspectives économiques plutôt pessimistes. Il n'en fallait pas plus au Time Magazine pour titrer dans une de ses éditions "The worst year ever" (le pire année de l'histoire). Un sens du drame et de l'hyperbole pour le prestigieux magazine américain qui a peu été du goût des historiens.

C'est justement à une historienne, Raphaëlle Branche, professeure à Paris-Nanterre que nous avons posé nos questions.

2020 est-elle la pire année de l'histoire ?

Raphaëlle Branche : "En tant qu'historienne, je ne peux évidemment pas dire oui. "The worst year ever" pour les plus jeunes en fait, c'est l'entrée du Time. Effectivement, si on commence à s'interroger par génération, on peut être plus subtil et voir d'autres choses à dire. L'expression "la pire des années", ça fait des hiérarchies entre les années, ça induit que notre année est une espèce de sommet, et ça laisse une dose d'optimisme pour penser que 2021 sera mieux. Tout ça, c'est de la représentation. On parle d'un média et d'une couverture. Je pense qu'il ne faut pas être victime de cette question. En tout cas, elle interroge évidemment sur la manière dont on se pense dans notre rapport au temps. "

Le Time Magazine a "barré" l'année 2020 d'une croix rouge, comme il l'avait fait avec le visage d'Hitler en 1945...

Raphaëlle Branche : "Ce qui est intéressant, c'est la notion d'événement. On fait une croix sur un calendrier, on coche une croix quand on est condamné, on coche les jours qu'on passe en prison. Cela fait référence à cette idée que nous vivons quelque chose qui nous donne le sentiment que l'avant et l'après seront différents. Donc on est bien dans un moment tournant et on peut faire une croix sur le passé, mais pas pour la barrer de nos vies. "

2020, pire année, ce n'est pas un peu occidentalo-centré ?

Raphaëlle Branche : "Bien sûr qu'il y a des formes de globalisation, mais ce qui m'intéresse plus comme historienne, ce sont les différences sociales et géographiques. Pour les gens confinés, on a interdit le temps de se dérouler de la manière dont ils se déroulait d'habitude. C'est là où la question des différences de génération est aussi importante à prendre en compte que la question des différences sociales ou géographiques.

Par définition, les plus jeunes ont un passé moins long. Et donc, à partir de là, leur expérience accumulée est plus courte et le poids du présent est plus lourd, leur capacité à imaginer l'avenir aussi est différente. Cette expérience peut provoquer chez ces plus jeunes un réinvestissement du présent plus fort puisque, précisément, l'avenir est devenu encore plus flou qu'il ne l'était. Peut-être que cette obligation de vivre au présent, puisqu'on est bloqué dans le présent, peut être décrite autrement. On pourra peut-être rattacher ça plus tard à des formes d'investissement, d'action, de militantisme, d'engagement différentes."

Les historiens diront-ils que cette année était exceptionnelle ?

Raphaëlle Branche : "Faire de l'histoire, ce n'est pas ça, ce n'est pas faire la frise chronologique. C'est vraiment se remettre à l'endroit où sont les gens. Ce sentiment d'exceptionnalité d'une époque n'est pas forcément quelque chose que nos contemporains perçoivent. On peut avoir le sentiment d'avoir vécu une époque exceptionnelle de manière rétroactive : "finalement, c'était tellement bien il y a 15 ans, c'était exceptionnel" et on va décrire cette période, on va la nommer "Belle Époque", par exemple, alors qu'à l'époque de la Belle Époque, on ne la pensait pas comme telle.

Inversement, on a pu penser quelque chose comme exceptionnel et indépassable et finalement, l'histoire va montrer que cet indépassable a largement pu être dépassée. On pense évidemment, quand on est comme moi historienne des guerres, à la Première Guerre mondiale. On pensait qu'on avait atteint un niveau d'horreur et la Deuxième Guerre mondiale a bien montré qu'il n'était pas du tout été atteint. Notre rapport au temps est mouvant et fluctuant et il y a peu de choses qui sont définitives."

On a l'impression que le temps s'accélère de manière exponentielle...

Raphaëlle Branche : "Ce sentiment d'une accélération du temps, d'une multiplication des urgences, c'est un sentiment qui est assez fort aujourd'hui, mais il n'est pas neuf en fait. Il a même été analysé et théorisé par Reinhart Koselleck. Depuis longtemps, on a ce sentiment que l'expérience et l'horizon d'attente divergent. Peut-être est-on dans une phase d'accélération, mais la notion même d'accélération a déjà été pensée aussi comme faisant partie de cette manière d'être dans le temps.

Par définition, les inégalités ne sont pas des choses qui apparaissent en une année. Il peut y avoir des aggravations subites, bien entendu. Mais là, on est plutôt dans l'ordre de la révélation, au sens où les choses sont là, mais on les voit tout d'un coup. On est aussi plutôt dans l'ordre du seuil, c'est-à-dire qu'on ne supporte plus, on a une limite qui est atteinte. 

Là aussi, on peut prendre un peu de profondeur de champ historique et se rendre compte que ce sentiment de seuil indépassable, les époques en ont eu plusieurs. Les seuils ont été régulièrement dépassés, même s'il ne faut pas avoir une image linéaire de tout cela."

A-t-on perdu le sens de l'histoire parce qu'on vit trop dans l'instant présent ?

Raphaëlle Branche : "Notre rapport au temps a changé, c'est sûr. Est-ce qu'on a un rapport à l'histoire qui a profondément changé ? Oui, au sens où, effectivement, il y a ce sentiment de rupture avec ce qui nous a précédés. Mais ça ne date pas de 2020. François Hartog l'analyse dans son texte sur la notion de "présentisme" au début des années 1990. Un moment de fracture, de rupture mondiale avec la chute du bloc soviétique et les reformulations des manières d'être au monde et de projection dans l'avenir qui touchent une grande partie du globe. Je suis frappée aussi par ces formes de retour à des origines ou à des choses plus "essentielles". Ce n'est pas nouveau. Il y a eu d'autres moments dans l'histoire où on a eu envie de retourner à des formes de sources. On balance toujours entre les deux. Ça n'existe pas de ne vivre qu'au présent."

Comment envisager l'avenir aujourd'hui quand on a 20 ans ?

Raphaëlle Branche : "Ce que l'historien peut toujours faire, c'est relativiser. Je pense qu'il ne faut pas perdre de vue que ce n'est qu'une année et que si on a réussi à maintenir un certain nombre de fondamentaux, on va pouvoir rebondir. 

Les chiffres récents sur le nombre de gens qui ont basculé dans la pauvreté montrent qu'il y a des bascules qui vont être plus lourdes à récupérer. Mais si on s'adresse à une jeune génération, je dirais qu'il faut emmagasiner un maximum de choses, comme un écureuil, tout ce qu'on peut, là où on est et ça sera des forces et des réserves pour l'avenir. "

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