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Agnès Varda in California

3 min
À retrouver dans l'émission

A trente ans, vous étiez déjà « la grand-mère de la Nouvelle Vague » , parce que vous aviez commencé à tourner alors qu’ils en étaient encore à écrire dans les Cahiers du Cinéma. A votre actif, La pointe courte , 1954, le récit mélancolique de la défaite d’un couple – génial et précurseur, mais sans aucun succès public, comme souvent les premières œuvres, suivis de trois courts-métrages en avance de 20 ans sur leur époque, O saisons, O chateaux, Opéra-mouffe et Du côté de la côte.

Et puis soudain, le succès, énorme, critique et public, pour un film hors-normes, proche déjà des techniques du documentaire, Cléo de 5 à 7 (1961). Un film qui a marqué toute une génération, celle des early baby-boomers, un peu comme hit the road, Jack de Ray Charles. Un Ovni dans le ciel cinématographique de l’époque, que la critique voulut labelliser « nouvelle vague » parce que c’était tourné librement en décors naturels – vous me direz qu’à la même époque, on accolait bien le label « nouveau roman » à des écrivains aussi dissemblables que Butor, Becket et Alain Robbe-Grillet…

Le bonheur , 1964, avec Jean-Claude Drouot (Thierry La Fronde) et Marie-France Boyer. On y retrouve, paraît-il, la même fantaisie, le même plaisir à se laisser filmer comme ça vient, en se servant de ce qui se passe sur le plateau plutôt qu’en suivant à la lettre un projet écrit en détail. On est dans les années 60, on veut la liberté, la spontanéité, l’authenticité. On laisse pousser ses cheveux et on porte des tuniques flottantes, pas des costumes-cravates.

1964, ça se passait à Londres, avec les Stones et les Beatles. Mais en 1967, tout se passe à San Francisco , avec le psychédélisme, les hippies, les Black Panthers, Janis Joplin, les Doors. Tout le monde en rêve à Paris. Vous, vous y allez. Prétexte tout trouvé : votre mari, Jacques Demy, tout auréolé des succès de Lola (1960) et des Parapluies de Cherbourg (1963), est invité à tourner aux States. Model Shop , qui sera un bide, d’ailleurs. Mais bien sûr, vous l’accompagnez.

Quiconque aurait eu l’occasion de débarquer en Californie en plein Summer of Love de 1967 et se serait dérobé mériterait aujourd’hui notre plus profond mépris. Parce qu’enfin, c’est le centre du monde, alors, et d’un monde en pleine révolution : manifestations à Berkeley contre la guerre du Vietnam, concerts monstres avec les premiers light-shows au Fillmore Auditorium, trips au LSD avec Timothy Leary, naissance de la presse underground, avecThe Oracle de Steve Levin – le Saint-Jean Baptiste de Jean-François Bizot, qui est sur place, à ce moment. Une époque comme on n’en a plus connue depuis.

Et vous faites plein de rencontres : Jim Morrison (n’oublions pas qu’il a été étudiant en cinéma, ça crée des liens), Andy Warhol et ses pseudo-stars semi-parodiques. Et puis des petits jeunes ambitieux, comme Spielberg, Martin Scorcese, Coppola . Vous faites partie du milieu. Vous tournez de drôle de petits films qui ne sont pas vraiment des documentaires, parce qu’on n’abandonne pas comme ça la fantaisie. Mais vous n’avez pas les yeux dans la poche et vous filmez tout ce joli monde. Uncle Yanco (1967), Black Panthers (1968, vous êtes autorisée à filmer des scène auxquelles ils n’auraient pas toléré la présence d’un Américain blanc), Lions Love (and lies) (1969) qui sent fort le LSD…

Vous êtes retournée sur les lieux 13 ans plus tard pour Murs,murs, filmer des images fixes, on s’en souvient. Une gageure.

Aujourd’hui, grâce à Scorcese, qui aime bien le cinéma français, on restaure tous ces témoignages miraculeusement préservés d’une époque qui paraît aussi lointaine que les révolutions du XIX° siècle. Quel regard portez-vous sur la manière dont vous, la petite française, comprenait cette époque incroyable et bénie, ce tremblement de terre culturel ?

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