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Amin Maalouf, désorienté

3 min
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Qui sont les plus coupables ?

Ceux qui, ne supportant plus la guerre civile, l’effondrement de l’Etat et le remplacement de son autorité par des petits caïds locaux, ont décidé que leur vie était ailleurs qui ont choisi l’exil, jugeant que la vie, au Liban était devenue insupportable ? Ou ceux qui se sont accrochés à leurs racines et à leurs maisons ? Pour survivre, certains ont dû passer des « compromis pourris » avec l’occupant syrien ils se sont lavés les mains dans une eau sale ils se sont embourbés dans la politique. Mais si tout le monde avait fui, que resterait-il aujourd’hui du Pays du Cèdre ?

Telle est la question que pose la veuve de l’ami perdu à votre héros-narrateur, revenu à Beyrouth pour se réconcilier avec son mari. Au moins, dit-elle, nous avons conservé un pays, où vous pourrez peut-être revenir un jour.

Pour la réconciliation, il est trop tard : l’ami perdu est déjà mort lorsque le narrateur atterrit à Beyrouth. Trop tard pour pardonner, trop tard pour retrouver le petit cercle des amis d’autrefois. La guerre et le temps, « l’Histoire », comme vous dites, ont fait leur œuvre. Des rêves de fraternité, du Beyrouth d’avant la guerre civile, il ne reste plus rien. Les retrouvailles finales seront un échec.

Tout votre livre, Amin Maalouf, le premier où vous abordez directement cette horrible guerre civile, est placé sous le signe de la désillusion. La petite bande est éparpillée aux quatre coins de la planète et leurs engagements, leurs styles de vie les ont séparés encore ceux qui sont restés sur place.

Ils se voulaient voltairiens, sartriens, ou camusiens la folle logique des identités collectives les a ramenés à une assignation religieuse , celle que la guerre civile a incrustée. Ils avaient rêvé de changer le monde, ils ont connu des destins en formes de farces sinistres.

Je pense à ce personnage inoubliable – et absolument libanais - auquel on vole jusque sa mort : kidnappé, alors qu’il se rendait chez lui pour mettre fin à ses jours ses geôliers, découvrant ses intentions suicidaires, lui font la morale : la vie est précieuse… Tel autre, qui croyait se frotter aux combats pour écrire un livre et inscrire ses pas dans ceux de Malraux et d’Hemingway, a été tué par le premier obus qui passait avant d’avoir tiré un coup de feu ni écrit une ligne.

On est au Liban. Dans ce pays, autrefois béni, « Suisse du Proche-Orient », modèle de la société culturelle, de la civilité et de la douceur de vivre levantines, l’histoire est à la fois tragique et grotesque. Notre « civilisation levantine » est morte , dites-vous. Et votre livre ressemble à l’adieu accablé d’un Stefan Zweig , qui aurait survécu au « monde d’hier ».

Le Liban d’aujourd’hui n’est certainement pas celui que j’ai connu et aimé dans ma jeunesse , avec sa liberté, son cosmopolitisme, ses entrepreneurs et commerçants incroyablement doués, son élite intellectuelle également à l’aise dans les cultures européenne et arabe. La guerre, trente ans d’occupation syrienne, des crimes inouïs, ont meurtri ce pays. Il y règne, depuis le départ des forces d’occupation syrienne, un équilibre précaire entre des communautés , qui se sont combattues au canon et à la mitrailleuse, de quartier à quartier, d’immeuble à immeuble…

Mais aujourd’hui, que la guerre civile syrienne se rapproche , que pro et anti-Assad ont recommencé à s’entretuer à Tripoli, chacun craint que les armes ne reprennent la parole. Or comment la chute, probable, du clan alaouite et pro-iranien de Damas, pourrait-elle demeurer sans répercussion sur un pays où une milice armée, le Hezbollah, soutenu par l’Iran et la Syrie, contrôle de vastes parties du territoire national ? Le Liban peut-il replonger dans la folle logique des tueries communautaristes ?

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