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Angela Merkel vend l'Europe au sultan turc

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L'Union européenne, face à la première crise d'ampleur historique de son histoire, est prise en défaut.

L’Europe a fait rêver plusieurs générations de Français.

D’abord celle qui avait souffert dans sa chair de notre défaite et de l’Occupation hitlérienne. Saisissant le caractère proprement suicidaire de nos trois guerres consécutives avec l’Allemagne, elle désirait ardemment mettre un terme à ce cycle infernal en arrimant solidement l’un à l’autre nos deux pays au sein d’une communauté de destin. Des hommes tels que Maurice Schumann, ou François Mitterrand, ont mis en place, avec patience et obstination, un processus cumulatif et irrévocable tendant à imbriquer les économies des pays d’Europe occidentale. Il s’agissait de partir de l’économie pour embrayer la politique ; de créer des institutions afin d’enclencher des politiques communes.

Car cette Europe a été pensée sur le modèle allemand, celui d’une « communauté de droit », plutôt que sur le modèle français, basé sur la décision politique. C’est ainsi que l’Union européenne est devenue un « procès sans sujet » pour emprunter à Althusser. Une forme de pilotage automatique par la norme et le droit. Ca marche bien par temps calme, mais par temps calme seulement.

La deuxième génération responsable de l’état présent de l’Europe, c’est celle qu’on a nommée anti-totalitaire. Entendant l’appel de nos frères séparés d’Europe centrale, ce « morceau d’Occident kidnappé », selon l’expression si juste du Tchèque Kundera, elle a désiré ardemment mettre à bas le Rideau de fer imposé par l’Union soviétique. Cramponnée sur la défense des droits de l’homme, elle en a fait l’alpha et l’oméga de toute politique. C’est la génération de Kouchner et de Michnik, celle des dissidents. On lui doit la démocratie et l’élargissement à l’est. Mais les droits de l’homme sont un minimum moral. Les puissances ont des intérêts. On ne bâtit pas, sur la morale, une politique étrangère.

Ainsi avons-nous hérité d’une Europe qui n’est guère en l’état qu’un vaste marché, hyper-régulé car hyper-normé, piloté par des institutions qui fuient devant la décision politique. Une Europe qui refuse d’être guidée par ses intérêts, et se prend pour une sorte de Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Une Europe qui se croit sortie de l’histoire et se pense post-moderne. Une Europe qui refuse d’admettre qu’en tant que puissance, elle a des frontières et qu’il conviendrait peut-être de les défendre. Une Europe qui ne veut pas vouloir.

C’est pourquoi, aujourd’hui, elle est totalement prise au dépourvu par la première crise grave – c’est-à-dire historique - qu’elle traverse depuis sa création.

Tout le monde est furieux contre la chancelière allemande. On a reproché à Angela Merkel d’avoir ouvert en grand les portes de l’Union européenne aux migrations sans consulter ses partenaires. Mais devant le peu d’empressement de ceux-ci à prendre leur part du fardeau de l’immigration, et la décision unilatérale prise par certains de fermer leurs frontières, elle fait machine arrière et s’en va négocier, sans prévenir personne, avec le président turc.

C’est une faute grave. Mais combien d’années aurait-il fallu à la Commission, au Conseil et au Parlement européens pour que l’UE définisse une politique commune de l’immigration et commence à la mettre en œuvre ?

Reste qu’Angela Merkel nous ridiculise aux yeux du monde, en se vautrant devant le Sultan au moment même où son régime prend un tournant autocratique et intolérant. Ainsi l’Union européenne, parangon des droits de l’homme, décide-t-elle de rouvrir les négociations d’adhésion avec la Turquie, alors même qu’Ankara mène une répression violente contre la minorité kurde et ferme les journaux d’opposition ! L’Union européenne paye une rançon à la Turquie afin qu’elle accepte le renvoi sur son sol des vagues migratoires qu’elle a sciemment lancé vers les rivages grecs, l’an dernier.

Comment pouvons-nous accepter que des réfugiés fuyant une atroce guerre civile – je pense aux Syriens – soient renvoyés dans un pays, la Turquie considéré comme « peu sûr » sur le plan des garanties personnelles ? Puis, finalement réacceptés après avoir été triés parmi les migrants économiques, qui ne justifient pas du droit d’asile ? C’est kafkaïen et ça ne marchera pas.

Aujourd’hui, l’Europe fait peut-être rêver les jeunes Afghans, Erythréens, ou Irakiens. Non pour ce qu’elle représente, mais pour sa tranquillité et son niveau de vie. Quant aux nouvelles générations européennes, cela fait longtemps qu’elle ne les fait plus rêver. Et c’est bien regrettable, car nous n’avons pas d’autre option disponible, sauf à faire nos adieux à l’histoire mondiale.

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