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Après Mai

3 min
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Nous l’avons tant aimée, la Révolution. A l’époque que votre film tente de ramener à nos mémoires, elle est une évidence partagée. Elle est « LA solution », la seule solution. Une seule solution, la révolution… Celle qui est censée résoudre, en particulier, nos problèmes personnels de jeunes en transition vers l’âge adulte, confrontés aux métamorphoses d’un monde qui est en train de basculer et face auquel l’expérience des parents, du moins nous le croyons, ne peut que nous égarer.

Car votre film est un roman d’apprentissage à la première personne. Comment je suis devenu cinéaste, après avoir tâté de la peinture et du dessin comment j’ai opté pour un cinéma classique parce qu’il est accessible, après avoir été tenté par l’avant-gardisme…

Mais à travers votre propre itinéraire, sont portées à l’écran les années décisives – parce que formatrices - d’une génération, la mienne.

Et ça fait un drôle d’effet de voir reconstitué à l’écran sa propre jeunesse, 40 ans plus tard - surtout quand il n’en reste plus rien. Rien de cette jeunesse, bien sûr, rien non plus, dans mon cas, des idéaux, des esthétiques, des lectures de cette époque. Ces prétendues « avant-gardes » n’ouvraient, en vérité, sur rien. C’étaient des impasses. La suite l’a prouvé.

Vous avez bien fait de choisir ce moment étrange de l’après-mai c’est une période romanesque dans la mesure où, au départ, tout était encore assez flou, assez fluide . On n’est pas encore sommé de choisir entre la contre-culture et la Révolution, les « pratiques marginales » et la lutte des classes ». On peut « cultiver sa différence » sans craindre de « compromettre l’organisation ». Bref, la pop planante et le joint qui tourne sont encore considérés comme compatibles avec le service de la cause révolutionnaire. Quelque part, ils se confondent encore. Mais cette immense liberté, presque angoissante, qui est encore la nôtre, en 70/71, va bientôt déboucher sur l’obligation de choisir . Et c’est ce tournant que saisit « Après-Mai ».

Au début du film, le champ des possibles est largement ouvert. Comme peut-être il ne l’avait jamais été dans l’histoire. On pouvait partir pour la campagne, l’Italie, se perdre jusqu’au Népal… Partout, on trouverait des amis, des frères, d’autres jeunes chevelus, pour vous prendre dans leur minibus ou leur 2 CV, vous accueillir, héberger votre sac de couchage. La véritable internationale, c’était celle de la Jeunesse. Jerry Rubin et Abbie Hoffman avaient tout compris en créant le mouvement « yippie », Young International Party. On n’avait peur de rien. Le monde était ouvert. En outre, et c’est étrange à dire aujourd’hui, mais à cette époque, l’argent n’était simplement pas un problème.

Pourtant, des ombres menaçantes commencent déjà planer – et c’est évoqué avec beaucoup de tact et de pertinence dans votre film : certains ont commencé à se shooter. Dans la scène de l’incendie, on peut lire le destin foudroyé qui les attend. Et surtout, on va glisser de l’âge de l’innocence à celui de la culpabilité. Au début du film, on se contente de graver le A de l’anarchie au compas sur les tables, puis on « bombe » des slogans sur le lycée enfin, on se bat avec les vigiles, blessant grièvement l’un d’entre eux. Ce n’est plus un jeu . La violence politique, en se radicalisant, est en train de basculer dans ce qu’on a appelé « la lutte armée » : la clandestinité, le terrorisme – une tentation qui saisit les soldats perdus du maoïsme, après l’auto-dissolution de la Gauche Prolétarienne.

L’époque que vous filmez constitue un point de bascule. On sent que chacun va devoir cesser de flotter au gré de ses envies et assumer enfin ses choix. Bref, c’est la fin du moment angélique et comme en bascule entre deux mondes que fut Mai 68. Ce qui se profilait était beaucoup moins sympathique.

Oui, tout cela est juste.

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