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Aragon, acrobate

4 min
À retrouver dans l'émission

Je n’ai jamais bien compris la littérature d’Aragon . Et pourtant, j’ai beaucoup admiré, dans ma jeunesse, la fureur stylée d’Anicet , du Traité du style, les audaces intellectuelles et le dandysme du Paysan de Paris . J’ai attendu l’été dernier, c’est tout frais, pour lire enfin Aurélien , qui m’a agacé par ses allures de roman populiste (style indirect libre, relâchements stylistiques indignes d’un écrivain de ce calibre – je cite : « est-ce qu’elle aurait trouvé ça une honte, un pharmacien dans la famille, ou quoi ? » p 113, ), sa frivolité pesante, ces façons de « faire l’enfant ». Mais si on me demandait qui est le plus grand poète français du XX° siècle, je répondrais : « Louis Aragon, hélas. » Les chanteurs à textes ne s’y sont pas trompés. Qui n’a jamais pleuré en écoutant « l’Affiche rouge » par Léo Ferré ?

C’est aussi que cet écrivain est un paradoxe incarné.

Paradoxal, ce surréaliste qui écrit des romans – genre conspué par la bande à Breton pour déviation « réaliste ». Le roman « laisse en berne le drapeau de l’imagination », selon le pape du surréalisme. D’ailleurs, c’est au réel en tant que tel qu’en a le surréalisme : il est par définition pauvre et décevant. Ceux qui s’en contentent ne méritent que le mépris. "Je me garde d’adapter mon existence aux conditions dérisoires, ici-bas, de toute existence ", écrit André Breton dans Les pas perdus. Mais la réponse d’Aragon, qui a décidé de « traverser le surréalisme les yeux grands ouverts », comme vous dites, Daniel Bougnoux , elle figure dans Le paysan de Paris , c’est « le merveilleux quotidien », l’émerveillement du flâneur disponible face à des cohérences inexpliquées, les arrangements provisoires du hasard objectif.

Et à partir de 1933, Aragon se lance dans une des entreprises romanesques les plus ambitieuses de notre littérature, avec le cycle du « monde réel ». A partir des Cloches de Bâle (1934) et jusqu’au cycle des Communistes, il aura donné plus de 4 000 pages. Mais quel est le sens de cet incroyable déploiement ?

Paradoxal, ce tempérament anarchiste , qui se compare volontiers à « un voyageur sans billet assis sur le marchepied du train », ou à « une voiture abandonnée au beau milieu d’un terrain vague », qui se voue soudain, à une femme et à un parti … Quels démons intérieurs pensait-il exorciser en se soumettant à leur inflexible autorité ? André Breton aussi a bien aimé le communisme. Mais comme facteur de désordre, comme mythologie de la Révolution, comme insurrection de l’imaginaire. Pour Aragon, le communisme va devenir une religion, un ordre . Il accepte tous les retournements, justifie le Pacte germano-soviétique, dans Les communistes, avale toutes les couleuvres.

Il sera, durant l'après-guerre, un ultra-conservateur au nom du communisme d'union nationale : patriotique, il chante les provinces de France défenseur de la famille, il exalte « le développement normal des sentiments naturels, les rapports entre les êtres humains liés par l’amour de l’homme et de la femme, la tendresse des parents envers la faiblesse enfantine, et la reconnaissance qu’expriment à leur tour les fils et les filles à leurs parents âgés. » (L’homme communiste, p. 29) L’ancien surréaliste se fait l’héritier de la poétique romantique, des formes les plus traditionnelles. Mais il le fait tellement bien ! Louis Aragon, hélas...

Paradoxal, ce communiste d’ordre, qui manifestement s’impose des disciplines et des contraintes contre sa nature , qui se lance enfin dans un nouveau cycle littéraire, où on pourrait bien lire une espèce de déconstruction de l’art romanesque lui-même, une espèce d’intériorisation du « linguistic turn » d’un écrivain malgré tout très sensible à l’air du temps.

Et puis, il y a cette aisance un peu trop grande, ces acrobaties , cette fascination pour le mensonge, pour le théâtre, pour les masques et les jeux de rôle – qui laisse un fort sentiment d’imposture . Cette amertume d’avoir été trop contraint à mentir sous Staline, qui sent, elle aussi, la mise en scène. Pendant ce temps-là, de vrais gens finissaient leurs vies par moins 40 dans les camps du Goulag.

Bref, Aragon est peut-être trop compliqué pour moi. Je vous l’abandonne…

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