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Avec François, le Vatican est-il vraiment passé à gauche ?

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L’auditeur attentif de nos Matins a pu constater chez moi, au fil des années, une certaine propension à doucher les enthousiasmes collectifs, à douter des vérités les mieux médiatiquement partagées. J’ai peur de devoir à la vérité de jouer une fois encore les trouble-fêtes, les rabat-joie.

Toute la gauche intellectuelle célèbre aujourd’hui le pape François avec toute la ferveur qu’elle avait mise à condamner son prédécesseur Benoît XVI, coupable d’avoir posé certaines questions à l’islam. Elle avait la nostalgie, notre gauche, de la bénédiction donnée, dans les années 70, aux guérilleros castristes et guévaristes, par des prêtres adeptes de la théologie de la libération . Or, ce courant a été combattu et éradiqué dans les années 80, par le pape anticommuniste Jean-Paul II.

Mais voilà que François dénonce l’indécence du capitalisme financier, qu’il s’indigne de l’égoïsme des Etats européens face au drame des migrants, et qu’il définit avec précision ce que devrait être une écologie chrétienne . Aussitôt voilà ce pape, venu d’Argentine, salué comme l’enfant prodigue, par les gauches européennes. Laurent Joffrin trouve des accents mystiques pour enrôler François aux côtés de José Bové. Edgar Morin le juge « providentiel ». Le considèrerait-il comme l’envoyé de la Providence ? Et François Hollande, qui croit jouer sa réélection sur le succès de sa Conférence climatique de Paris, pourra trouver un renfort inattendu dans ce « pape vert ».

pape François
pape François Crédits : pape François - Radio France

Mais y a-t-il à la vérité matière à parler de rupture ? Certainement pas. Non seulement François réitère la condamnation catholique traditionnelle du communisme – « régimes totalitaires au service de l’extermination », mais son supposé tournant écologiste ne constitue en rien un changement. Bien des papes avant François avaient mis en garde, comme Jean-Paul II contre « l’usage indu des biens de la terre ». En juin 1972, ce pape polonais, considéré comme conservateur, avait envoyé un message à la Conférence des Nations Unies sur l’environnement de Stockholm, appelant au « respect de la biosphère » et mettant en garde contre « la poussée aveugle et brutale du progrès. » Mais nos commentateurs oublient vite…

Il faut se souvenir que l’écologisme compte, parmi ses fondateurs, plusieurs penseurs chrétiens, qui n’étaient pas tous de gauche. Et qu’à l’époque où ils dénonçaient le caractère dangereusement prométhéen de la modernité technicienne, la gauche européenne vantait, au contraire, le progrès technique émancipateur. Ainsi Jacques Ellul, dans son livre, La technique ou l’enjeu du siècle, publié en 1954, développait une critique radicale de la technique comme processus échappant à son créateur, « devenue une fin en soi », qui anticipe sur les théories de l’aliénation chères à Mai 68. « Lorsque l’homme se résigne à ne plus être la mesure de son monde, il se dépossède de toute mesure », y écrivait Ellul qui plaidait aussi, dès les années trente, pour une « cité ascétique », assurant à ses membres un « minimum de vie équilibrée ».

Mais le christianisme n’a jamais cessé de dénoncer le risque de paganisme que comporte l’écologie profonde avec le culte de Gaïa. Et aujourd’hui, un certain nombre de jeunes catholiques très conservateurs, comme les auteurs de l’ouvrage « Nos limites. Pour une écologie intégrale », plaident pour une écologie chrétienne, conciliant « le respect absolu de la dignité humaine et la préservation de la biodiversité ». Leurs cibles sont à la fois « la folie technicienne et la merchandisation du monde ». Réclamer que l’homme mette des limites à son projet de transformation de la nature et de lui-même , qu’il accepte comme « divines » les déterminations biologiques paraît peu compatible, vous l’admettrez, avec la théorie du genre….

Certains tentent de voir dans l’encyclique papale un tournant théologique, parce que François semble romprait enfin avec avecla vision janséniste et sinistre de l’homme ontologiquement déchu par le péché originel et condamné à peiner dans une nature hostile . Mais l’idée inverse, exprimée par laudato si, selon laquelle l’homme doit renoncer à tout projet de domination de la nature, pour s’engager dans celle d’une alliance avec le Créateur à travers une œuvre de conservation et de co-participation à sa création n’a rien de bien révolutionnaire. On la trouvait, pour ne prendre que cet exemple, dans l’encyclique Laborens Exercens de Jean-Paul II en 1981.

Non, je ne crois pas que François ait fait basculer son Eglise vers la gauche. Et si c’était plutôt la gauche qui s’était ralliée, pour partie, à une vision finalement assez conservatrice des rapports de l’homme avec la nature ? Si c’était la gauche qui avait rompu avec l’idéologie du progrès, avec le progressisme comme idéologie ?

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