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Bellow, Yiddishkeit sur les bords du Michigan

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Aux yeux de la plupart de mes amis, le grand romancier juif américain, c’est Philip Roth. On en connaît même qui se prennent pour lui. Il est vrai qu’on est en train de redécouvrir aussi Bernard Malamud, à l’occasion de la traduction de deux de ses livres, cette année. Et que Cynthia Ozick garde des partisans. Mais j’ai souvent eu envie d’envoyer Roth, grand névrosé urbain, faire un stage chez Jim Harrison, dans le Montana, afin de le délivrer des chaînes de l’auto-analyse. A mes yeux, en effet, le meilleur, c’est son aîné, Saul Bellow l’homme de Chicago, né au Québec de parents Juifs russes émigrés.

Saul Bellow
Saul Bellow Crédits : Gallimard - Radio France

Voilà un écrivain visionnaire, mais doucement désabusé, qui appelle les voitures des « machines pour s’en aller » qui décrit les pensionnaires d’une maison de retraite comme des « finalistes jouant à deviner qui sera le prochain à quitter la partie » (Augie March, p. 205). Et dont l’un des héros, l’inoubliable Herzog, résume ainsi l’histoire de sa vie : « comment je me suis élevé au-dessus de mes origines modestes pour arriver au désastre total ». (195)

Grâce à Gallimard qui a eu la bonne idée de consacrer deux volumes de la collection Quatro aux principales œuvres de Bellow, j’ai passé un excellent été en compagnie de cet esprit foisonnant, terriblement intelligent mais épargné précocement par l’adhésion à des systèmes lucide sans cruauté drôle sans jamais chercher à l’être.

Bellow met en scène des personnages qui lui ressemblent : des intellectuels à l’européenne, fréquemment des universitaire ratés, quittés par une femme et considérant la folle agitation américaine avec le scepticisme de ceux qui reviennent de loin.

Prenez Mr. Sammler. C’est un vieux monsieur rescapé d’un massacre commis par les Einsatzgruppen en Pologne, anglomane et à ce titre ne se séparant jamais de son parapluie voyez comme il considère les sixties américaines : un possible effondrement civilisationnel : « Comme tant de ceux qui ont vu une fois leur monde s’écrouler, Mr. Sammler envisageait la possibilité qu’il puisse s’écrouler une deuxième fois ».

Pour autant, ces personnages ne sont nullement de vieux sage, contemplant de loin le chaos frénétique de la vie américaine. Ce sont en général des Luftmenschen , des doubles du Neveu de Rameau, brisés en mille éclats comme le miroir du capitaine Haddock. La vie d’Augie March, Bildungsroman (ou parodie du roman de formation), est marqué par la discontinuité la plus extravagante. Comme le sont les pensées du professeur Herzog au cerveau traversé de réminiscences culturelles qui se contredisent entre elles au point de l’amener au bord de la folie.

Ce regard sur l’Amérique est profondément européen et il est profondément juif. C’est un morceau de Yiddishkeit engloutie, transplantée aux bords du lac Michigan. Ecoutez comme il juge la libération sexuelle : « Il n’était pas vraiment sûr que ces Juifs soient prêts pour ce primitivisme, ce vaudou érotique romain. Il se demandait si on pouvait, sur demande, s’affranchir individuellement de la longue discipline mentale juive, de l’enseignement ancestral des lois. » (Sammler, 433)

Mais qu’importent nos frénésies, nos courses folles vers nulle part. Comme dit encore Sammler, « notre agitation de singe prendra fin . » (p. 552)

Oui, Guillaume, Saul Bellow vaut le détour.

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