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Boko Haram, les Démons

5 min
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Hier un pilote jordanien a été brûlé vif, enfermé dans une cage. Son supplice, prolongé, a été complaisamment filmé par ses tortionnaires, les féroces djihadistes de Daesh, auxquels les égorgements ne suffisent plus. La même organisation a transformé l’église des dominicains de Mossoul en centre de détention et de torture.

Mais samedi 10 janvier, un nouveau degré avait été franchi sur l’échelle des atrocités que des hommes peuvent commettre envers d’autres hommes. Ce jour-là, sur un marché de la ville de Maiduguri, dans l’état de Borno, au Nord-est du Nigéria, le groupe islamiste Boko Haram a utilisé pour la première fois à ma connaissance une fillette de dix ans en tant que bombe humaine . En la faisant exploser, Boko Haram a tué 16 personnes et blessé plus ou moins grièvement des dizaines d’autres.

Au même moment, une ville de 50 000 habitants, Baga , a été presque entièrement rasée par le même Boko Haram, qui y aurait massacré 2 000 personnes en un week-end. Ces informations sont passées relativement inaperçues en Occident. Nous avions des excuses, encore sous le choc d’autres attentats islamistes, commis ceux-ci contre notre propre pays.

David Tolbert, ancien assistant du Secrétaire Général des Nations-Unis, qui préside aujourd’hui une ONG vouée à la poursuite des violations des droits de l’homme, juge néanmoins notre indifférence étrange. Si la communauté internationale, écrit-il sur le site de Project International, se montre étonnamment discrète sur un dossier aussi volumineux que celui des exactions commises par Boko Haram, c’est afin de ménager les susceptibilités du président Goodluck Jonathan . Son pays est le plus riche d’Afrique. Il regorge de pétrole et de matières premières que se disputent Américains, Chinois, Européens et Indiens. Or, des présidentielles devant avoir lieu dans son pays dans dix jours, il serait malséant de faire observer, même indirectement, combien le Nigéria est devenu dangereux combien son armée semble démunie face à Boko Haram.

Des millions de dollars ont été affectés à la lutte contre les terroristes islamistes, mais une partie assez faible semble avoir abouti dans l’équipement et l’entraînement de la 7° Division. Le reste a été englouti dans la corruption, le mal endémique qui ronge le Nigéria. Mais, dit aussi David Tolbert, les Africains voient bien eux, l’extraordinaire capacité des grandes puissances à détourner pudiquement le regard lorsque leurs intérêts sont en jeu. La Cour pénale internationale doit d’urgence se saisir du dossier Boko Haram pour crimes contre l’humanité , comme l’a demandé sa procureure générale, Fatou Bensouda.

Cela fait plusieurs années que cette secte fanatique terrorise le Nord Nigéria. Mais on dirait que ces démons ont été comme stimulés par la notoriété internationale que leur a value l’enlèvement de 276 lycéennes à Chibok en avril 2014. La campagne « bring back our girls », à laquelle s’est associée la First Lady elle-même, si elle n’a eu aucun succès – les jeunes filles ont été vendues comme esclaves sexuelles -, a renforcé le prestige des chefs.

Comment des hommes qui se réclament d’un islam purifié et intransigeant ont-ils pu se transformer en monstres, qui exigent des enfants qu’ils emmènent qu’ils commencent par assassiner leur propre famille, afin de s’assurer qu’ils ne risquent pas d’être tentés de retourner chez eux ? Dostoïevski, qui avait médité sur la perversité des sectes politico-mystiques, fait tenir ce discours au chef de la bande le despote manipulateur Piotr Stepanovitch, dans son fameux roman Les Démons : « Vous êtes appelés à rénover une société décrépite et puante : que cette pensée stimule continuellement votre courage ! Tous vos efforts doivent tendre à ce que tout s’écroule, l’Etat et sa morale. Nous resterons seuls debout , nous qui nous sommes préparés depuis longtemps à prendre le pouvoir en main. » (p. 636)

Car Boko Haram n’est pas un simple gang, c’est une organisation politico-religieuse qui agit avec férocité, mais au service d’objectifs définis et poursuivis de manière parfaitement rationnels . La prise de Baga correspond à un objectif stratégique : la ville contrôle l’accès au lac Tchad, où Boko Haram a installé des des camps. De même, en attaquant la capitale de l’état de Borno, Maiduguri , dont la population a doublé sous l’afflux des réfugiés fuyant ses persécutions, Boko Haram tente d’empêcher les élections générales nigérianes et la réélection du président Jonathan. A ses yeux, la démocratie est un péché et un crime : le pouvoir n’appartient qu’à Dieu… dont les chefs de Boko Haram sont, bien entendu, les vigilants messagers. Eux-mêmes visent à l’extension du prétendu « Etat islamique » qu’ils contrôlent déjà.

Atrocités savamment mises en scène, terreur qui paralyse les habitants des zones contrôlées et semble tenir en respect les Etats. Abstention ou impuissance de la communauté internationale…Tout cela rappelle terriblement le cas Daesh en Irak et Syrie.

La différence, c’est que les Etats voisins, menacés à leur tour de déstabilisation, comme le Niger, le Tchad et le Cameroun. L’armée tchadienne, exaspérée de la passivité du Nigéria, a pénétré dans ce pays pour y faire enfin la guerre à Boko Haram. Mais a-t-elle les moyens de mener contre la secte criminelle une offensive dont les Nigérians ont jusqu’ici semblé incapables ? Ban Ki Moon défend l’idée d’une force militaire régionale de l’Union africaine ? Celle-ci peut-elle se joindre aux Tchadiens ? Cette mobilisation militaire, qui met en lumière l'impuissance du gouvernement nigérian, risque-t-elle de coûter sa réélection à Goodluck Jonathan ? Quels risques de déstabilisation régionale ?

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