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Boko Haram, symptome du mal nigérian

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Cela fait de longs mois que la secte Boko Haram commet des atrocités au Nord-Est du Nigéria, dans l’impunité la plus totale des autorités nigérianes et dans une relative indifférence de la communauté internationale . En février, ils se sont illustrés en égorgeant plusieurs dizaines d’adolescents dans un dortoir qu’ils ont ensuite brûlé. Début avril, ils ont enlevé deux prêtres italiens et une religieuse canadienne très âgée. Car le groupe, qui se réclame d’une version extravagante et exotique de l’islam, s’attaque prioritairement aux villages chrétiens , traquant les prêtres, mettant le feu aux maisons et massacrant les habitants. Mais il s’en prend aussi aux mosquées de petites villes soupçonnées de coopérer avec les autorités, pratique l’enlèvement contre rançon et l’assassinat gratuit. Depuis le début de cette année, plus de 2 000 personnes ont ainsi trouvé la mort sous les coups de ces fanatiques. Mais il semble qu’en enlevant 200 jeunes filles à Chibok et en annonçant qu’il allait les vendre comme esclaves , après avoir converti de force à l’islam la majorité d’entre elles, le seigneur de guerre Abubakar Shekau ait soudain fait déborder le vase.

Certes, la prolifération des sectes se réclamant de l’un islam belliqueux et cruel pose problème du Moyen Orient à l’Asie centrale, de la Mauritanie au golfe d’Aden, les arcs de crise se répandent. Comme le faisait récemment observer Tony Blair, cette montée spectaculaire de la menace islamiste, quasi-mondiale à présent, fait l’objet d’un étrange déni de la part de l’Occident. Mais cette maladie attaque plus aisément les corps affaiblis.

Or, le Nigéria est une proie facile, parce que cet Etat, le plus riche d’Afrique, est proche de la déliquescence. Il est rongé par une corruption endémique. D’après Sarah Chaynes, de Carnegie, le président Goodluck Jonathan et ses proches détournent un fort pourcentage des revenus pétroliers à leur propre usage. Le président a démis de ses fonctions le respecté gouverneur de la Banque centrale qui prétendait enquêter sur la disparition de 20 milliards de dollars en 18 mois . Toute l’administration est corrompue. Les diplômes, qui permettent d’y accéder et de s’enrichir, s’achètent fréquemment. Les forces de police sont haïes de la population parce qu’elles pratiquent l’extorsion sur les passants pris au hasard, qu’elles se livrent à des arrestations arbitraires, parfois suivies de torture.

C’est l’une des raisons pour lesquelles, selon Jideofor Adibe, de Brookings, beaucoup de Nigérians ne se reconnaissent pas dans ce pays à l’identité problématique. Cet observateur parle d’un « processus de dé-nigérianisation » : tous les groupes ethniques, religieux, régionaux nourrissent des griefs envers le pouvoir central et rêvent de vengeance. S’attaquer à l’Etat et à ses représentants est généralement considéré comme légitime. Dans ce contexte, certains actes odieux sont parfois perçus comme « héroïques ».

Quand les voleurs sont au pouvoir, qu’une jeunesse nombreuse est abandonnée à elle-même dans un pays censé être riche de ses ressources abondantes, il ne faut pas s’étonner que les extrémismes prospèrent. Ce n’est certes pas une raison pour ne pas tenter de les empêcher de nuire. Mais à lire les analyses des think tanks, on n’a pas l’impression que les dirigeants occidentaux qui prétendent faire quelque chose n’ont pas pris la mesure de l’ampleur des problèmes. On n’aura rien réglé tant que le Nigéria ne sera pas devenu une nation et que ce qui lui tient lieu d’Etat n’aura pas été entièrement refondu. Mais comme les Occidentaux on pu le vérifier en Irak et en Afghanistan, et peut-être les Français en ce moment, au Mali, le « nation building » est un art bien difficile…

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