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Breivik, perdant radical

3 min
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Le grand intellectuel allemand Hans-Magnus Enzensberger réfléchit depuis longtemps sur la violence en politique. Il y a, dans le recueil d’études intitulé « Politique et crime » récemment réédité dans la collection Tel chez Gallimard, une étude sur le terrorisme russe, « les rêveurs d’absolu » qui, quoiqu’ayant été écrite en 1964, conserve une pertinence extraordinaire. L’auteur y montre en particulier le niveau d’exigence insensé qui était imposé aux adeptes par ces réseaux terroristes russes de la fin du XIX° siècle : ils étaient « arrachés à tout lien extérieur au cercle » et devaient « renoncer à leur milieu, à leur famille, à leurs amitiés ».

Dans un texte plus récent, puisqu’il date de 2006, « Le perdant radical », également publié par Gallimard, Enzensberger se plonge dans la psychologie tourmentée du loup solitaire, étouffant sous le poids de ses frustrations, miné par le sentiment de sa déchéance, désespérément avide de reconnaissance , et cheminant incognito dans la foule en attendant l’occasion de prendre une revanche éclatante . « Il n’attire pas l’attention, il ne dit rien : il est comme endormi… Il se tait et il attend. Il ne laisse rien paraître. C’est justement pour cela qu’on le craint. » (14)

Pour se donner un prétexte de passer à l’acte, le perdant radical élabore une « construction idéologique ». Afin de ne pas se voir comme le tueur qu’il est, il a besoin de s’imaginer « les machinations d’un ennemi invisible », de « s’inventer un fantasme spécifiquement adapté à ses besoins ». Et, la plupart du temps, relève, Enzensberger, il s’agit « d’étrangers ».

Le « perdant radical », à la différence du simple combattant d’une guerre, s’est fixé d’entrée des objectifs irréalistes et sans limites précises qui, par conséquent, ne sont pas négociables. Il « ne connaît aucune possibilité de résolution des conflits, aucun compromis qui pourrait le relier à un réseau d’intérêt normal et pourrait désamorcer son énergie destructrice. Plus son projet est voué à l’échec, plus le fanatisme avec lequel il le poursuit s’accroît. » (p. 26) Inconsciemment, c’est la défaite qu’il poursuit, afin de « perpétuer son statut de perdant ».

Quoique ce texte ait été écrit en référence au terrorisme islamiste, il s’applique très bien au cas d’Anders Behring Breivik. D’ailleurs, le terrorisme norvégien ne cache pas sa volonté d’imiter Al-Qaïda, qu’il a qualifiée « d’organisation militante ayant eu le plus de réussites au monde ».

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Comme l’écrit François-Bernard Huyghes, remarquable spécialiste des questions de terrorisme, « Breivik parodie, en les affectant d’un signe inverse, la logique des djihadistes ». Huyghes, qui s’est penché sur les écrits de Breivik – son manifeste « Déclaration d’indépendance européenne » fait 5 millions de signes ! décrit l’idéologie de ce dernier comme « un néo-conservatisme poussé jusqu’au délire ». Breivik n’est pas fasciste c’est un conservateur assez classique, qui n’en a pas après la démocratie, qui condamne le nazisme autant que l’islamisme, mais est en guerre contre le multiculturalisme. Il applique à ce qu’il comprend du monde une logique de « guerre des civilisations ». L’objet de sa haine, c’est l’Islam, qu’il conçoit comme animé par une volonté de conquête et de domination et qui aurait, pour lui, « deux complices objectifs : le capitalisme mondialisé, qui favorise la libre circulation des hommes et des capitaux les belles-âmes humanistes, manifestant leur compréhension envers tout ce qui est étranger ». D’où la tuerie de jeunes militants du Parti social-démocrate sur l’île tragique de Utoya.

Un mot de conclusion : j’ose espérer qu’on nous épargnera les pénibles tentatives de « littérature » qu’a inspirées à certains journaux l’affaire Mohamed Merah et qu’il n’y aura pas de texte intitulé « dans la tête d’Anders Behring Breivik au moment de tirer sur des adolescents désarmés ». Aux comportements irrationnels, il faut opposer l’analyse froide et lucide De telles horreurs ne sauraient servir de prétexte à de complaisantes fictions.

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