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Burning-out : à qui la faute ?

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L’expression « burning-out » est née dans le monde des psychiatres et psychologues spécialisés dans le traitement des toxicomanes. Elle désignait alors l’état d’hébétude dans lequel peut parvenir un grand drogué en phase terminale – lorsqu’il ne reste plus rien à « brûler » de son psychisme, que son esprit a été dévasté par la drogue.

Ces dernières années, elle en est venue à désigner une forme d’épuisement psychique attribuée à un autre excès – l’excès de travail . C'est la maladie des workaholics. Ou plus exactement , il s'agit du stress résultant des nouvelles formes qu’a prises le travail. C’est le psychiatre Christophe Dejours, avec son livre-manifeste, « Souffrance en France » qui, le premier, a alerté sur les dégâts que le stress au travail peut causer sur la structure même de la personnalité.

Première remarque : la situation actuelle est marquée par un paradoxe dans notre pays, comme dans plusieurs autres, en proie au chômage de masse, le travail est devenu une denrée rare. Aussi, ceux qui sont exposés au risque de perdre leur emploi, sont mis dans l’obligation de fournir des efforts excessifs. Quand les uns doivent se battre pour « garder leur job », d’autres se débattent pour survivre hors de l’emploi. Ne les oublions pas…

Deuxième remarque : comme il paraît lointain, le temps où philosophes et sociologues nous promettaient la « fin du travail ».

Colloques et revues planchaient sérieusement sur le défis que ne manquerait pas de poser l’allongement d’un temps libre qui, selon une tendance historique, était censé venir à bout du temps de travail. C’était il y a dix ans… Aujourd’hui, nous savons que l’accélération des transports, les progrès de l’automatisation, la révolution des communications n’ont pas eu pour effet de réduire notre temps de travail, comme annoncé, mais au contraire, de l’allonger indéfiniment . Le temps de travail a perdu la linéarité et la régularité qu’exigeaient les activités productives d’autrefois. Les nouvelles technologies exigent une disponibilité constante et une simultanéité des activités.

Comme le dit le philosophe allemand Hartmut Rosa , critique de « l’accélération sociale du temps », dans une interview à Philosophie Magazine, « ces nouvelles technologies ne rendent pas le temps plus abondant, au contraire, elles l’épuisent. »

De son côté Toni Negri , a montré comment le travail, devenu immatériel mobilise toutes les ressources du salarié moderne, jusqu’à son affectivité et son imagination. Ce qui n’était pas le cas de l’ouvrier d’industrie de l’époque taylorienne, lequel vaquait certes interminablement à une tâche répétitive, mais conservait au moins la liberté de penser à autre chose, ou de se réciter des poèmes…

Le tort de la plupart des écrits critiques consacrés à la souffrance au travail me semble tenir à la mise en accusation de « l’avidité » de l’entreprise, à la perversité du management. Y voir une nouveauté de l’époque témoigne de quelque naïveté. Les thèses du sociologue Alain Ehrenberg sont autrement plus convaincantes.

Dans les années 60, fait-il remarquer, on ne parlait pas de « souffrance au travail » elle n’avait pas de valeur sociale. Un Georges Friedman, dans « Où va le travail humain ? » dénonçait la frustration de travailleurs réduits au statut de machines, exclus de toute initiative personnelle. Mais, dans les années 70, est montée une exigence nouvelle d’autonomie et de réalisation de soi jusque dans la sphère du travail.

Progressivement, à partir des années 80, « l’individu compétent » a remplacé le simple exécutant. « La montée du thème de la souffrance psychique, écrit Ehrenberg, accompagne une autonomie dans laquelle l’indépendance a disparu au profit d’une conception du travail comme activité coopératrice dans des relations sociales marquées par la compétition, la réactivité face aux variations du marché et de la demande. Plus d’autonomie aurait dû engendrer moins de contraintes. C’est le contraire qui s’est produit. »

Or, le système éducatif français , qui tend, au sommet, à la sélection d’une élite, et pour les autres, à l’obéissance, ne prépare ni à la responsabilité personnelle, ni au travail collaboratif.

Et c’est pour cela que la « souffrance au travail » pourrait bie être une spécialité finalement assez française… Même lorsqu’elle s’empare d’une expression américaine, comme « burn-out ».

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