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Caricature : une liberté non négociable

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Certes, la France n’a pas inventé la caricature. On en trouve, paraît-il, dans certaines fresques romaines. Et la Réforme a été l’occasion d’une intense guerre de propagande par le dessin entre protestants et catholiques à travers toute l’Europe. Il faut voir la gravure sur bois de Lucas Cranach l’Ancien, représentant le pape catholique, chevauchant une truie, tenant d’une main un excrément fumant et bénissant de l’autre, pour saisir l’intensité de la querelle et la virulence des attaques lancées de part et d’autre.

D’emblée, le genre acquérait certaines de ses règles : le réalisme, qui permet l’identification rapide le symbolisme, qui délivre un message clair et qui peut dispenser de tout accompagnement textuel la dénonciation de l’adversaire, en particulier, de son hypocrisie, de ses doubles jeux la scatologie et la réduction de l’homme à l’animalité.

Mais c’est bien en France qu’a été inventée, au XIX° siècle, une presse entièrement consacrée au dessin d’humour – ce qu’on appelle aujourd’hui le dessin de presse. Honneur à notre compatriote Charles Philippon, puisque c’est lui qui eut l’idée de lancer, en 1830 un hebdomadaire illustré, La Caricature. Balzac, associé au lancement, se charge de rédiger le prospectus publicitaire. Les auspices sont favorables : sous le règne libéral du roi-bourgeois, la censure est relâchée et la lithogravure permet la reproduction de dessins très élaborés. Le succès est tel que Philippon lui adjoint un quotidien, Le Charivari. Les publications de Philippon s’acharnent sur le roi Louis-Philippe, invariablement dessiné avec une poire en guise de visage.

Mais la censure frappe. Daumier prend six mois de prison, pour un dessin représentant le roi en Gargantua, la bouche immense, avalant le fruit du travail que le peuple lui apporte, par brouettées. C’est la grande époque de la satire sociale. Daumier, moraliste implacable Traviès, formidable metteur en scène du contraste entre la misère du peuple et les bourgeois ventrus en hauts-de-formes Grandville, spécialiste de la satire animalière.

La censure revient en force sous le Second Empire, mais la presse fait pourtant un large usage du portrait à charge. Les caricaturistes ont du talent sous la III° république naissante, époque de forts affrontements idéologiques. Christian Delporte, auteur d’ouvrages consacrés à l'histoire de l’image politique en France a fait observer que l’Affaire Dreyfus n’aurait pas connu un tel retentissement sans le relai que lui ont apporté la guerre entre dessinateurs de presse. La République vient d’abolir la censure, par la loi de juillet 1881. Les deux camps s’en donnent à cœur joie. Pour Delporte, c’est le début du « pouvoir de l’image », qu’on constatera au XX° siècle. L’Assiette au beurre, de tendance anarchiste et violemment anticléricale, fondée en 1901, publie des dessins iconoclastes de Forain, Vallotton, Benjamin Rabier, Grandjouan.

Mais c’est dans l’entre-deux-guerres que les caricaturistes passent franchement au journalisme, anticipant sur les enquêtes dessinées de Charlie Hebdo. Il ne s’agit pas seulement de faire rire en se moquant, mais d’informer. Sennep, à droite et Cabrol, à gauche, massacrent les politiciens du camp d’en face avec verve et férocité. Les caricatures d’Adolf Hitler par Cabrol sont parmi les plus repoussantes qu’on ait dessinées Voyez son Accès de Führer.

Depuis la guerre, certains dessinateurs sont devenus emblématiques, tels Faizant au Figaro, Sempé, puis Tim à L’Express, Wilhelm à Libération.

En s’attaquant à Charlie Hebdo et en assassinant, outre son directeur, Charb, plusieurs dessinateurs talentueux de cette publication, le terrorisme islamiste s’en est pris à l’un des symboles de notre culture, fruit d’une longue histoire. Le droit à la caricature est une liberté acquise, dans notre pays, après plusieurs siècles de lutte contre l’obscurantisme, les pouvoirs religieux et politiques. C’est pourquoi cette liberté n’est pas négociable .

Quand on me parle de la « violence » d’une caricature, je pense à ce dessin de Delize, montrant un croyant blessé par les incroyants (il tient Charlie Hebdo d’une main et se cache les yeux de l’autre) et un « incroyant blessé par les croyants », ce dernier baignant dans une mare de sang, un couteau dans le ventre.

Au lendemain de l’attentat qui a coûté la vie au cinéaste néerlandais Theo Van Gogh, le regretté Abdelwahab Meddeb avait déclaré : « ce n’est pas à l’Europe de s’adapter à l’islam, c’est à l’islam de s’adapter à l’Europe, à l’islam d’apprendre à subir la critique, même la plus offensante sans en venir au crime de sang pour se défendre. (…) Ici, il doit savoir que le respect des croyances n’a pas pour entrave l’expression des opinions. »

Une phrase à méditer par les autorités de la ville de Welkenraedt, en Belgique. Elles ont en effet décidé de fermer sine die une exposition consacrée à la censure à travers l’histoire. Parce qu’un panneau était consacré à Charlie Hebdo. Une exposition consacrée à la censure qui s’autocensure, terrible signe des temps…

Peut-être une époque se termine-t-elle bel et bien, dont les assassins de Charlie auraient sonné la fin, sans même en avoir conscience. Une époque placée sous le signe de la dérision, qui convenait bien aux années 60 et 70, années frivoles et vouées à la déconstruction des mythes. Nous serions entrés dans une époque aux semelles de plomb – avec l’expansion de l’islamisme, qui ne donne pas vraiment envie de rire….

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