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Cartier-Bresson, une oeuvre cohérente

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On a pris l’habitude de présenter l’œuvre des grands peintres de manière chronologique, à travers leurs « époques » et c’est aussi la manière que vous avez choisie pour nous dérouler cette superbe exposition consacrée à l’œuvre du photographe Henri Cartier-Bresson. Dans le cas de celui qu’on a nommé « l’œil du siècle », cela s’imposait. Pas seulement parce qu’il a été partout où « ça se passait », suivant à travers la planète, le passage de l’esprit du temps, de la guerre d’Espagne, à Mai 68, en passant par la victoire de Mao. Mais parce que c’était la bonne manière de faire comprendre la cohérence d’une carrière .

Une carrière qui débute sous le double signe de la peinture cubiste et de la littérature surréaliste, pour se poursuivre par le témoignage militant, se prolonger dans l’exploration humaniste de ce qu’on appelait alors le tiers-monde, tout en observant avec inquiétude les ravages de la société de consommation, avant de se clore par une méditation assez austère, placée sous l’influence du bouddhisme.

Parce que tout se tient, chez Cartier-Bresson, et que c’est un artiste qui poursuit sa route, sans jamais se renier. D’ailleurs, quand l’aventure collective de Magnum prend un tournant qui lui semble dévier, il claque la porte… C’est un homme libre, pas un mercenaire de la presse à sensation. Ne citons personne…

Commençons par les années de formation, dans l’atelier du peintre André Lhote, dont les leçons ne seront jamais perdues. On peine à comprendre comment quelqu’un qui prétendait saisir des « moments décisifs », à travers les techniques du street-shooting peut avoir obtenu, chaque fois, des images aussi parfaitement organisées. L’impression de perfection formelle qui s’en dégage vient en particulier d’une maîtrise de la profondeur du champ , souvent illustrée par un déploiement de sujets étagés de manière rigoureuse. A l’intérieur de l’image, d’imperceptibles répétitions de motifs, des redoublements, assurent une cohérence digne du meilleur Braque.

Mais à la même époque, l’apprentissage de la rigueur formelle cohabite avec la lecture des surréalistes, chez qui René Crevel l’a introduit. D’où ces images de rêve, ces explosantes-fixes, ces passages d’ombres, ces troublantes énigmes . Même si Cartier-Bresson se détournera progressivement du surréalisme à partir des années 30, comme tout le monde, la leçon ne sera pas perdue : toute sa vie, ce photographe semble avoir attendu là qu’un évènement imprévu se produise. Chaque fois, quelque chose est venu déranger une régularité, déjouer une attente, comme si ce diable d’homme qui guette avait eu la faculté de provoquer ces perturbations qui en disent long.

Dans les années 30, il devient compagnon de route du communisme et voyage dans le monde entier. La démarche devient sociale. Cartier-Bresson témoigne des luttes sociales, il photographie le Front populaire, la victoire des travailleurs. Il fixe avec tendresse les visages et les corps de ceux qu’on ne voulait pas voir sur les plages et qui s’y installent pourtant , pour profiter de leurs congés payés. Après la guerre, il conservera cette curiosité insatiable envers les anonymes, les travailleurs, pauvres, les humiliés. Il paraît qu’il n’aimait pas qu’on le qualifie de photographe humaniste. Pourtant, le photojournalisme qu’il contribue à inventer avec ses amis de Magnum porte la marque d’une compréhension, d’une intelligence de la situation d’autrui qu’on aurait du mal à qualifier autrement. Il excelle dans la confrontation de l’homme avec la machine, dans la mise en lumière de l’humiliation subie, ou de l’indignation collective. Pas de doute, il est de leur côté.

Une autre caractéristique de son style, c’est le mouvement. Il y a toujours quelqu’un en train de marcher, de se pencher, ou un train qui passe, comme si ses sujets devaient faire écho à sa propre manie de se déplacer sans cesse à travers la planète, afin de témoigner aussitôt qu’il s’y passe quelque chose.

Sur la fin, Cartier-Bresson contemple des ombres, fixe des absences, médite sur le temps qui passe . Il n’a plus rien à prouver. Il semble faire des croquis pour un carnet intime. Comme s’il s’apprêtait à entrer dans l’éternité. Quel périple !

Mais enfin une présentation thématique de l’œuvre, telle que celles qu’on a connues dans le passé, nous aurait aussi permis de voir en quoi le regard a pu changer, avec le temps. Pourquoi la chronologie ?

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