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Charles Taylor : trois malaises de la modernité

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Charles Taylor est assurément l’un des plus grands philosophes vivants. On ne le sait pas toujours, mais ce théoricien majeur du multiculturalisme est aussi l’auteur d’une archéologie culturelle des sensibilités modernes. Titre : les sources du moi. Un de mes livres préférés. Mais ce n’est pas de ce livre dont je vous parlerais ce matin : il est impossible de le résumer en trois minutes. J’ai choisi de vous en présenter un autre, intitulé le malaise de la modernité que le philosophe canadien a publié en 1999 et qui s’inscrit visiblement dans le prolongement de la Condition de l’homme moderne d’Hannah Arendt .

Pour Charles Taylor, trois « malaises minent la modernité ». En fait, ce sont trois processus d’émancipation se sont retournés contre nous en se radicalisant.

D’abord, la disparition des « horizons moraux ».

Si la modernité nous a émancipés des liens et des croyances qui tenaient nos ancêtres enserrés du berceau à la tombe dans des réseaux compliqués de dépendance, elle nous a privé ce faisant de l’horizon de sens dans lequel ces devanciers parvenaient à inscrire leurs vies. Parce que nous ne croyons plus « faire partie d’un ordre qui nous dépasse », notre monde est désenchanté (Max Weber). » Flottant sur la crête des vagues, nous avons été dépossédés de toute capacité à nous projeter dans un quelconque avenir.

Ensuite, la raison émancipatrice s’est transformée , comme l’avaient bien vu Horkheimer et Adorno, en raison instrumentale . Elle impose sa logique des moyens appropriés, au mépris de toute interrogation sur les buts. La réussite, l’efficacité, la rentabilité - ce qui fonctionne et ce qui marche évincent comme spontanément ce qui ne rapporte rien. Cela impose à notre tardive modernité un cynisme particulier.

Enfin, la culture romantique de l’authenticité, l’idée rousseauiste selon laquelle « la Voix de la nature parle en nous » et qu’il suffirait de l’écouter, s’est dégradée en culture du narcissisme . Du côté de la culture populaire, cela donne l’idéal du bien-être. Il faut « se faire plaisir », « bien en profiter », comme on dit à la télé. Chez l’élite, cela se traduit par le nihilisme, la négation de tout horizon de sens. En outre, en se radicalisant, l’individualisme moderne a cru pouvoir s’affranchir de toute contrainte, sociale notamment. Dans son désir d’épanouissement, le sujet moderne a cru pouvoir déboucher sur une « création de soi » qui se révèle une douloureuse illusion. Il s’est déçu lui-même. On le presse d’être soi-même, il se découvre n’être rien du tout .

Et c’est précisément pourquoi Charles Taylor a ensuite prôné le multiculturalisme. Selon lui, « nous avons besoin de nous percevoir nous-mêmes comme faisant partie d’une ordre plus vaste auquel il faut nous soumettre. » Parce qu’il est illusoire de chercher, comme le font les conservateurs à la Allan Bloom, à restaurer l’harmonie du monde perdu, celle des Lumières, la solution au « malaise de la modernité », c’est la réinscription de l’individu dans le groupe culturel dont il est membre . Il faut passer de la notion de respect égal entre les cultures, qui impliquait la neutralité de la sphère publique, disons la sécularisation, à la reconnaissance des différences. C’est tout l’objet de l’essai de Taylor intitulé Multiculturalisme. Différence et démocratie.

On le voit la pensée de Charles Taylor, quoique faisant appel à une large étendue de l’histoire culturelle, est d’une extrême cohérence.

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