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Chypre : le mal est fait

4 min
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Reprenons le fil des évènements.

Depuis le haircut (la décote, si vous préférez) sur la dette grecque, intervenu en à la fin 2011, les banques chypriotes étaient dangereusement fragilisées . Elles avaient, en effet, été encouragées par leur gouvernement à prêter de fortes sommes à Athènes, pour des raisons politiques elles ont dû comme on dit « prendre leurs pertes ».

Or, les services bancaires constituent l’une des principales activités de l’île, qui s’est spécialisée dans l’accueil des capitaux russes : pour des raisons d’optimisation fiscale, comme on dit pudiquement, de grands groupes, sidérurgiques, en particulier, paient leurs impôts à Nicosie. Il faut dire qu’un taux d’impôt sur les sociétés de 10 % est particulièrement attractif... Pas étonnant que les dépôts dans les banques chypriotes soient estimés à 130 milliards d’euros, soit 7 à 8 fois le PIB de l’île ! Pas étonnant non plus que les Européens voient d’un mauvais œil ce micro-Etat, également spécialisé dans le pavillon de complaisance, pratiquer de manière aussi éhontée le dumping fiscal.

Les banques chypriotes, soutenues depuis des mois par la BCE, étaient en bout de course. Il leur fallait un crédit d’urgence, estimé à 17 milliards. L’île a attendu, pour en faire la demande officielle, le résultat des élections présidentielles du 24 février dernier. Or, il y a aussi des élections, cette année, du côté du principal bailleur de fonds de l’Europe : en Allemagne, où, depuis des mois, le SPD reproche à la chancelière de faire preuve de complaisance envers les banques chypriotes et leurs riches déposants russes. Aussi Angela Merkel a-t-elle été incitée à la fermeté avec le soutien de la France : Pierre Moscovici a parlé d’une « économie de casino ». D’où la ligne générale de la troïka envers Nicosie : aide-toi, l’Europe t’aidera… L’UE accepte de prêter 10 milliards si Chypre participe au sauvetage de ses propres banques à hauteur de 5,8 milliards. Car il devient difficile de faire avaler au contribuable allemand qu’il va devoir assumer les folies d’un paradis fiscal.

Comme l’ont souligné tous les commentateurs, c’est, en bonne logique, aux actionnaires d’encaisser la mise en faillite d’une banque, puis aux créanciers obligataires. On a préféré, dans un premier temps, s’en prendre aux déposants, en conseillant de viser les plus gros d’entre eux – russes, donc, pour l’essentiel. Les Européens préconisaient une taxe de 12,5 % sur les dépôts supérieurs à 130.000 euros. Ils se sont heurtés au refus, du président Anastasiades, d’accepter tout prélèvement à deux chiffres.

Du coup, est rendue publique, le 16 mars, la décision aberrante de taxer tous les déposants – les petits à 6,7 %, et à 9,9 % ceux qui seraient supérieurs à 100 000 euros. Par bonheur, cette décision, qui n’avait pas la faveur de la troïka, aura été retoquée par le Parlement de Nicosie.

Mais le mal est fait : le tabou de l’inaliénabilité des dépôts bancaires en Europe est tombé. On peut s’attendre à un « bank run » - une course des épargnants vers les guichets pour tenter de sauver leurs économies – dans le prochain pays européen dont le système bancaire révélera sa fragilité. Et ce ne sera pas un pays pesant 0,2 % de la zone euro. Prochaine étape, la Slovénie, mais le coup d’après : l’Espagne ? L’Italie ?

Le mal est fait parce que l’Union européenne a donné une impression d’incompétence et d’absence de leadership dans la gestion de cette crise. L'UE fonctionne au droit. Elle navigue en pilotage automatique. C'est excellent par temps calme. C'est très insuffisant en période de crise. Le mal est fait parce que le règlement de la crise chypriote fait reculer de plusieurs années la a perspective de l’union bancaire . Le mal est fait parce que, en étant forcé d’imposer le contrôle des changes pour éviter une fuite des capitaux, le gouvernement chypriote va, du même coup, changer la valeur de la monnaie en circulation sur son île. Un euro chypriote, de facto, ne vaut déjà plus un euro européen . Le détricotage d'un pull commence souvent par une maille filée... Le mal est fait parce que les marchés – et les peuples – savent que désormais, la solidarité des contribuables des économies solides envers les pays fragilisés par la dette est limitée.

C’est avec des impairs de ce genre qu’on détricote un ouvrage qui aura coûté tant de patience…

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