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Civilisation des loisirs et âge du cool

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Et si la principale révolution du XX° siècle n’avait été ni celle des bolcheviques, ni la décolonisation, encore moins Mai 68, mais la révolution du temps libre ?

Le travail occupait la quasi-totalité du temps de vie éveillée de nos ancêtres. A partir du XX° siècle, les choses se précipitent : en 1900, est votée la journée de 10 heures, le dimanche est férié en 1906, la journée de travail passe à 8 heures au lendemain de la Première guerre mondiale, les congés payés, déjà largement pratiqués sont inscrits dans la loi en 1936, aujourd’hui, nombreux sont les salariés qui ne travaillent que 35 heures… De toute manière, sur 66 millions de Français, nous ne sommes que 43 % à pointer parmi les « actifs occupés » . La majorité de la population est à l’école, inactive ou retraitée. Et, pour des raisons démographiques, ça ne va pas s’inverser.

C’est une révolution parce que nous sommes invités à repenser nos vies autrement. Même si nous nous définissons encore par nos professions (« Et qu’est-ce que vous faites »), le travail n’est plus le centre de nos vies. « On passe du travailleur-individu à l’individu maître de lui-même, qui travaille » (p. 118), écrivez-vous, Jean Viard. Et cela entraîne des transformations d’ordre proprement anthropologiques. Les vacances sont devenues tellement centrales que les habitudes que nous y avons prises contaminent l’ensemble de la vie, quand autrefois, c’était l’inverse.

Ainsi, la mobilité qui caractérise le vacancier s’étend à l’ensemble de nos vies. Nous sommes sans cesse en mouvement, en « habitants partiels » que nous sommes presque tous, habitant ici, travaillant là, nous distrayant ailleurs et un peu partout. D’ailleurs, comme vous écrivez encore, tout dans nos sociétés, comme dans nos vies, tend à l’horizontalité, alors que nos aïeux vivaient sur le mode vertical. La terre est plate, pour cause de téléphone et de mondialisation.

L’individu morcelé, le travail en miettes, l’aliénation, tous ces maux qu’on dénonçait dans les années 60, sont peut-être en train d’être surmontés. Non pas simplement parce qu’on travaille moins, mais parce que nous avons appris, durant les vacances, à reconstituer notre unité personnelle et que la leçon n’est pas oubliée lorsque nous regagnons nos domiciles et nos lieux de travail.

De plus en plus nombreux sont les touristes tellement attachés à leur lieu de vacances qu’ils ont cherché – et parfois trouvé – un moyen d’y rester pour de bon en septembre. Les régions « touristiques », celles qui ont été découvertes par les aristocrates du tourisme, au XIX° siècle, parce qu’ils les voyaient exotiques, voient le sens de l’exode rural s’inverser. Tant qu’à rester au village, autant y transporter son activité. Rien d’étonnant à ce que les créateurs de start-ups, travaillant à distance de leurs clients, préfèrent les Alpes maritimes, l’Isère ou l’Hérault.

Snoopy
Snoopy Crédits : Peanuts - Radio France

Est-ce la révolution du temps libre qui a donné naissance au style cool, que vous décrivez, Jean-Marie Durand ? Butiner, osciller, circuler, bref pratiquer, comme vous l’écrivez « l’art d’effleurer la vie » n’est certes pas compatible avec le travail à la chaîne 40 heures par semaine. Les Américains avaient une bonne décennie d’avance sur notre vieille Europe, lorsque Miles Davis imagina cette réaction, nonchalante et détachée jusqu’à la provocation, qui allait donner naissance, non seulement à un style musical, mais à un mode de vie .Mais vous nous montrez aussi ce que cette désinvolture doit à la mémoire de l'esclavage : le cool fut aussi une forme de résistance passive, une "ruse du dominé", bien faite pour retourner le mépris à l'envoyeur...

Vous en faites l’archéologie, croisant la sprezzatura du courtisan de la Renaissance avec le néo-dandysme archi-neutre de Warhol, nous livrant, au passage, une belle étude en histoire des sensibilités. Cette aisance à circuler entre les registres de la culture savante et ceux de la pop culture étant elle-même terriblement cool.

Bref, nous avons affaire à deux livres attachés à décrire notre air du temps et à en faire l’archéologie afin de nous expliquer ce qu’il comporte de souvenirs en strates accumulés. Hé bien, le tableau des mœurs du temps qui en ressort est bien différent de la « dépression collective » que l’on dit parfois nous caractériser… La révolution des loisirs nous aurait-elle rendus plus cool que nous voulons bien nous l’avouer ?

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