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Comment Staline a mis au pas sa moitié d'Europe

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À retrouver dans l'émission

Anne Applebaum, j’ai eu l’occasion de vous interviewer en duplex, pour notre radio, lors de la parution de votre livre Goulag, une histoire, qui vous a valu le Prix Pulitzer. Déjà, s’y manifestait votre extraordinaire capacité à synthétiser des informations éparses, tout en donnant vie à des réalités très peu connues de notre côté de l’ancien Rideau de fer, à travers des récits de vie, des témoigages vécus, des détails significatifs. C’est à la même méthode que vous avez recouru pour nous raconter une histoire tragique, mais plus méconnue encore chez nous – celle de la soviétisation de l’Europe de l’est à partir de 1945.

Pour nous, habitants de l’Europe heureuse , l’arrivée des soldats anglais et américains, sur nos rivages, fut le signal de la Libération. Nos pays ont recouvré leur indépendance nationale et des élections libres ont permis à nos peuples d’exprimer clairement leurs choix. Rares sont ceux qui avaient perdu leur domicile dans les bombardements. Malgré les privations et les rationnements, qui ont duré encore plusieurs, années, la vie a repris son cours et nous sommes entrés dans nos Trente Glorieuses.

De l’autre côté de l’Europe, la Libération a eu un goût amer . Dans son roman Cendres et Diamant, Andrzejewski, un écrivain pourtant rallié au régime communiste, décrit l'annonce, par hauts-parleurs, de la capitulation de l'Allemagne : les visages de la foule restent figés. "Aucun ne manifestait de la joie, vous avez remarqué ?", dit un personnage « C'est seulement le début du combat. Ne vous faites pas d'illusions », répond le leader communiste dans la version polonaise. Pour eux, la Libération de l’occupation hitlérienne est venue de l’est – et ce n’était pas le côté qu’on espérait.

Pour la grande majorité des Polonais, des Tchèques, des Baltes ou des Ukrainiens, la Libération a signifié une seconde occupation . « Piotr, mon petit, dis-moi ce que ça va donner. Le peuple les hait si terriblement. Nous avons prié pour la libération est la libération est venue – une nouvelle occupation… » Citation d’un roman de Czeslaw Milosz, La prise du pouvoir. Certains ont continué le combat, dans les forêts. Un combat désespéré, cette fois.

Votre livre tente de répondre à la question : comment Staline est-il parvenu à imposer en moins de trois ans, à des nations qui n’en voulaient pas, un système qui avait pris plus de dix ans à se stabiliser en URSS même ? Alors même que ces sociétés étaient beaucoup plus mûres que la société russe elle-même et que les trois pays que vous étudiez – Allemagne de l’est, Pologne et Hongrie - avaient connu, avant-guerre, l’expérience de la démocratie ? Comment un système politique, héritier du césaro-papisme, a-t-il pu être imposé à des peuples qui avaient mûri dans nos libertés occidentales ?

Votre réponse fait appel à la notion de totalitarisme . Derrière les apparences, un moment maintenues, de la démocratie, à travers des « fronts nationaux », dont les partis communistes tiraient les ficelles, la police politique menait une répression violente. Formée par la maison-mère, le NKVD soviétique, elle traquait tous les éléments susceptibles de s’opposer à la prise du pouvoir, faisant notamment la chasse aux anciens résistants antinazis, qui avaient l’expérience du combat clandestin… Progressivement, la société était mise sous le boisseau des organes du Parti unique. Les libertés économiques, supprimées, afin que tous les individus dépendent de l'Etat pour leur survie.

Votre livre apporte notamment une importants contribution à l’histoire du nettoyage ethnique entrepris par Staline en Europe centrale et orientale après la guerre.

Ernst Gellner disait qu’en 1939, cette région du monde ressemblait encore à un tableau de Kokoschka : les nationalités y étaient mêlées. La capitale de l’actuelle Lituanie et la 2° plus grande ville d’Ukraine étaient polonaises. Il y avaient des Hongrois en Croatie, en Roumanie, des shtetls juifs en Pologne, en Biélorussie et en Pologne. Des villages allemands jusqu’en Russie. Après la guerre, la même carte ressemblait, selon Gellner, à un tableau de Modigliani : de grands aplats de couleurs juxtaposés. Outre les 12 millions d’Allemands chassés de terres où ils étaient parfois implantés depuis des siècles, des millions de gens furent expulsés de chez eux : Polonais dont les terres, annexés par l’URSS à la suite du Pacte germano-soviétique, ne furent jamais restituées, mais réinstallés dans des provinces prises à l’Allemagne. Ukrainiens expulsés de Pologne par centaines de milliers...

Ces expulsions massives jouèrent un rôle essentiel dans l’établissement de la dictature totalitaire. D’abord parce que ces millions de réfugiés, ayant tout perdu, étaient prêts à accepter n’importe quel ordre , pourvu qu’il leur permette de s’établir et de retrouver un semblant de normalité. Ensuite, parce que c’étaient des nouvelles autorités communistes que dépendaient les logements, les emplois et la subsistance.

Vladimir Poutine a dit que la plus grande catastrophe du XX° siècle avait été l’écroulement de l’Union soviétique. C’est un ancien colonel du KGB, qui pioche dans les symboles du passé soviétique de la Russie pour alimenter la nostalgie impériale de ses compatriotes. A vos yeux, est-il ou non un héritier de Staline ?

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