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Crânes rasés, têtes creuses

5 min
À retrouver dans l'émission

Observation liminaire. Le 27 octobre 2005, à Epinay-sur-Seine, dans un quartier sensible, un homme de 56 ans, Jean-Claude Irvoas, se faisait massacrer par quatre voyous . Il est mort sous leurs coups, devant sa femme et sa fille, horrifiées. Ce n’était pas une bagarre entre deux clans, qui s’étaient invectivés dans une vente. Il n’y avait pas eu d’échange de propos agressifs. M. Irvoas travaillait dans une entreprise qui fabriquait des lampadaires et il s’était arrêté pour prendre en photo un lampadaire dans un quartier où il n’était pas désiré. Je ne me souviens pas que l’Assemblée nationale ait observé une minute de silence à sa mémoire . Ni qu’on ait manifesté, au quartier latin, pour dénoncer ses assassins. Pourquoi en va-t-il tout autrement dans le cas de l’assassinat de Clément Méric par cinq autres voyous ? Est-ce leur identité, leur appartenance à un réseau skinhead qui modifie la nature du crime ? Ou l'appartenance de leur victime à un mouvement anti-fasciste ? Une vie humaine vaut une autre vie humaine un crime est un crime.

Les sites d’extrême droite, qui rêvent de nous entraîner dans je ne sais quelle guerre civile, se sont déchaînés sur l’assassinat de Jean-Claude Irvoas parce que ses assassins étaient des immigrés. Ceux d’extrême gauche se livrent à des amalgames douteux, face à la mort de Clément Méric parce que ses assassins sont liés à l’extrême-droite.

Ne pas faire d’amalgame, ne pas stigmatiser, ne pas tenter, par tactique politique , de chercher à « mouiller » des gens qui n’ont rien à voir avec l’affaire . C’est qu’on répète chaque fois qu’un crétin illuminé fait sauter une bombe dans une foule, ou qu’un psychopathe égorge un militaire au nom d’un « islam » dont, généralement, il ne connaît presque rien. Les musulmans n’ont rien à voir avec ces gestes isolés de jeunes aigris, désocialisés, rongés par la haine et qui ne cherchent qu’un prétexte pour passer à l’acte. Ils risquent, au contraire, ces musulmans, de payer des crimes, auxquels ils sont étrangers, par une injuste stigmatisation.

Tenter de mouiller Frigide Barjot et ses centaines de milliers de braves petits cathos BCBG, pères et mères de familles nombreuses, comme tentent de le faire une partie des commentateurs de gauche, dans l’assassinat de Clément Méric, c’est se livrer au même genre d’amalgame, au même type de stigmatisation douteuse. C’est pourtant ce que n’a pas hésité à faire, entre autres, le millionnaire de gauche Pierre Bergé .

Cela n’a pas plus de sens que d’incriminer Pierre Bergé lui-même, sous prétexte qu’il a écrit « si une bombe explose le 24 mars sur les Champs à cause de la Manif pour tous, c'est pas moi qui vais pleurer. " Mais il est vrai que l’on peut s’inquiéter, comme le fait Jean-Paul Delevoye, devant la dégradation du débat public, les insultes, les menaces personnelles, bref une violence verbale qui témoigne de l’exaspération du climat politique et peut déboucher sur des violences physiques.

On reprochait non sans raison à Nicolas Sarkozy de chercher, par tactique politicienne, à cliver , à monter son propre camp, la droite, contre celui d’en face. La gauche doit faire aujourd’hui son propre examen de conscience et se demander si elle n’ pas provoqué le même genre d’affrontement, afin de faire monter le Front national pour des raisons tactiques. Lorsqu’on assume les responsabilités du pouvoir , on se doit de rechercher la concorde publique et non pas l’affrontement.

Maintenant, deux mots sur le mouvement skinheads . Il se trouve que j’ai commencé ma carrière de journaliste, en travaillant sur les looks des tribus du rock, au tout début des années 80, pour des magazines comme 20 Ans et le Jardin des Modes. Je me souviens avoir enquêté, notamment, sur un groupe de skins, qui hantaient le quartier des Halles, pour Radio 7, en compagnie de notre consoeur de France Inter, Brigitte Jeanperrin. C’était en 1980 et je confesse avoir éprouvé une vraie peur. C’est la raison pour laquelle je m’en souviens.

Ces garçons violents, portés sur le rock dur et la bière forte, portant des Doc Marteens sous leurs jeans retroussés, étaient menaçants et dangereux. Ces petites brutes me sont apparus comme de l’authentique graine de nazis . Leur idéologie explicite était des plus rudimentaires, mais le moins analphabète de la bande nous avait expliqué appartenir « à la classe ouvrière blanche » et préparer une « révolution » dont il semblait bien incapable de définir les objectifs. Comme leurs ancêtres SA , tous appartenaient clairement à ce sous-prolétariat fruste et pauvrement éduqué, qui compense un sentiment d’infériorité culturelle et sociale, par un comportement menaçant, le mépris affiché des femmes et la haine des homosexuels, le harcèlement en bande des personnes appartenant aux minorités visibles, une virilité déclinée sur le mode para-militaire.

Je sais bien que quelques uns de ces crânes rasés se revendiquent aussi de l'extrême-gauche et réclament qu'on n'identifie pas l'ensemble du mouvement skin au fascisme. Reste qu'on a là la dérive d'un mouvement, issu d'une tribu du rock qui s'est toujours caractérisé par sa violence et qui cherche dans des idéologies de rencontre une manière d'exprimer la haine et la violence, qui sont ses marques sistinctives.

On peut, d’ailleurs, lire l’affrontement d’avant-hier entre quatre étudiants anti-fascistes dont l’un au moins était étudiant à Sciences Po et les cinq skinheads, arrêtés aussitôt après à Saint-Ouen, à la lumière de la lutte des classes. Mais ce serait politiquement très incorrect

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