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Criminologie : retour sur un enterrement

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Laurent Mucchielli, la victoire vous appartenait. Pourquoi avoir voulu achever vos ennemis avec ce livre ?

A la veille de son départ, le gouvernement de Nicolas Sarkozy avait imposé au Conseil National des Universités, la création d’UFR (unités de formation et de recherche) de criminologies . Vous aviez été à la pointe du mouvement de contestation d’une telle création. Vous disiez que la criminologie primo ne pouvait pas être considérée comme une discipline universitaire à part entière, secundo que ceux qui bataillaient alors pour sa reconnaissance étaient animés par une idéologie sécuritaire et répressive. Vous dénonciez en particulier, le rôle joué dans cette affaire par Alain Bauer, proche conseiller de Nicolas Sarkozy.

Hé bien vous avez gagné. Si Alain Bauer va conserver sa chaire de criminologie au Conservatoire des arts et métiers, il a perdu la présidence du Conseil d’observation de l’Observatoire national de la délinquance, à la faveur du changement de majorité. Et la ministre socialiste de l’enseignement supérieur, Genviève Fioraso, a accédé à votre demande, en supprimant la section « criminologie » . Alors pourquoi revenir sur cette histoire, en enfonçant vos adversaires, mettant en cause pêle-mêle le « lobby sécuritaire », « l’idéologie néo-conservatrice », l’extrême-droite et les réseaux maçonniques ?

C’est que, nous dites-vous, en conclusion de votre livre, vos ennemis sécuritaires et répressifs ont perdu une bataille, mais pas la guerre. C’est vrai, on n’est jamais à l’abri d’une alternance politique , comme ils viennent de l’éprouver eux-mêmes. Notre conception de la délinquance et de la réponse pénale à lui apporter sont marquées par des basculements idéologiques. D’un côté, pour emprunter à Benoît Garnot, )auteur d’une Histoire de la justice en France), nous trouvons les partisans d’une vision coercitive (ils veulent punir et neutraliser le délinquant pour protéger la société). De l’autre, les partisans d’une « approche à visée rédemptrice » du délinquant, dont il convient de comprendre l’origine et les motivations, afin de lui permettre de retrouver toute sa place dans la société.

Nul doute que vous ne comptiez pas parmi les premiers. Dès le livre qui vous a fait connaître, « Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français », en 2001, vous dénonciez le « spectacle organisé de la violence » par des médias avides de sensationnel, ainsi que son instrumentalisation par le fameux « lobby sécuritaire » dont feraient partie les syndicats de policiers qui ne se réclament pas de la gauche. Avec le groupe Claris, que vous avez constitué alors, vous n’avez cessé de contester les chiffres mettant en évidence une montée de la délinquance dans notre pays.

Les derniers chiffres publiés par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales montrent bien pourtant une progression de la délinquance qui s’est accélérée depuis que la gauche est pouvoir. Entre mai 2012 et mai 2013, les cambriolages ont explosé ( 5,5 % pour la police, 13, 9 % pour la gendarmerie) nous en sommes à 1000 cambriolages par jour dans ce pays… Les vols à la tire et les vols avec violence ont progressé encore bien davantage. Il n’y a guère que les vols de voitures qui enregistrent une très légère baisse ( - 1 %), et surtout les braquages de banques qui ont presque cessé. Mais cela tient aux mesures de protection adoptées par les agences.

Or, vous venez de nous expliquer que ces chiffres n’ont aucune pertinence… mais alors, à partir de quelles données apprécier l’efficacité de l’Etat ? Il faut bien que l’opinion (et l’électorat) disposer de chiffres attestant l’efficacité du ministre de l’Intérieur. Or, si on abolit la criminologie, l’opinion peut avoir le sentiment que c’est pour dissimuler des chiffres qui ne sont pas bons pour le pouvoir.

Pour en revenir à votre aversion pour la criminologie, que répondez-vous à ceux qui parlent de querelle de boutiquiers entre le Centre de recherche sur le droit et les institutions pénales, que vous avez dirigé pendant 6 ans et d’autres institutions proches de la « criminologie », pour le partage des subsides publics. Je souligne que la criminologie est bel et bien enseignée dans notre pays. Il existe un Institut de criminologie à Rennes 2, un Institut de criminologie et droit pénal à Paris Panthéon-Assas. Et surtout la criminologie a toute sa place dans les universités néerlandaises, belges, britanniques, américaines, où elle est massivement enseignée.

Martine Herzog-Evans, professeur de criminologie à Reims II et possédant la double nationalité franco-britannique, donne une explication qui me semble intéressante au refus de la criminologie en France.

C’est une discipline, dit-elle, marquée par le pragmatisme. Elle étudie comme elle dit « what works ». Quels sont les programmes de probation et de réinsertion des délinquants qui ont effectivement permis de faire baisser les taux de récidive et quels sont ceux qui ont échoué. Voilà qui pourrait aider considérablement les agents de probation, les juges de l’application des peines et les personnels de l’administration pénitentiaire.

Mais en France, ce genre de préoccupations est sans doute juge un peu trop terre à terre. Dans notre pays, on préfère les grands débats d'idées , opposant les partisans de la prévention (censément de gauche) aux partisans de la répression (censés de droite). Outre que cela stérilise le débat, il se trouve que cette opposition manichéenne se retrouve de moins en moins sur le terrain... Or c'est précisément cela qui est intéressant.

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