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Culture du narcissisme et démocratie

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La question de l'identité est-elle soluble dans la démocratie ?

Dans les mentalités pré-modernes, selon le philosophe canadien Charles Taylor, la question de l’identité n’avait pas le sens que nous lui donnons. Dans ces sociétés, fortement hiérarchisées, le statut social était, en effet, conféré à l’individu à la naissance. Vous étiez destiné à être chevalier, page ou serf. La seule reconnaissance possible à attendre de la part d’autrui, concernait la manière, bonne ou fautive, dont vous vous acquittiez de ce rôle.

Dans son livre Sincérité et authenticité, le critique culturel Lionel Trilling oppose d’ailleurs les héros de romans américains, ceux d’Henry James en particulier, à leurs homologues britanniques de la même époque. Le héros américain est sincère, parce que, comme la pauvre Daisy Miller, il est inconscient des règles sociales qui corsètent les sociétés européennes. La société américaine est fluide, comme l’avait bien vu Tocqueville. L’individu y est moins contraint. A l’opposé, le personnage anglais est enchâssé dans un système des castes rigide. Son identité lui est, dans une large mesure, prescrite par les conventions sociales. C’est pourquoi, comme chez Proust d’ailleurs, les tentatives d’ascension sociale, se paient par les ridicules du snobisme.

Pour en revenir à Charles Taylor, il montre aussi, dans son livre, Les sources du moi, que le héros antique cultivait un tout autre idéal que le nôtre. Il s’identifiait à un moi souverain de soi, faisant primer la raison sur le désir. Et cet idéal a prévalu, en Occident, en gros, jusqu’à l’âge classique. Bref, jusqu’à la fin du XVIII° siècle et le début du XIX°, la question de l’identité personnelle ne se posait pas. Elle est née, selon Taylor, avec le romantisme. Elle correspond à une éthique de l’authenticité, celle de Herder, qui veut que chacun manifeste une façon particulière d’incarner l’humanité.

Dans la période récente, cette dimension expressive de soi, cette éthique de l’authenticité, pour employer les mots de Trilling, est devenue prévalente. La publicité nous enjoint « d’être nous-mêmes. » Aussi, d’autres critiques, comme Christopher Lasch, ont critiqué la « culture du narcissisme » dans laquelle a abouti la manie des modernes de vouloir se distinguer, d’être reconnus pour des originalités d’autant plus affirmées qu’elles se révèlent souvent illusoires, chimériques. Ces identités superficielles sont le plus souvent dictées par l’univers de la consommation. Ultime dérision, au nom de l’authenticité, on en vient à s’identifier aux valeurs d’une marque commerciale. On croit adopter des styles de vie, quand on ne fait que se conformer à des stéréotypes imaginés par le marketing. La rébellion elle-même a été mobilisée au profit du commerce.

Des auteurs tels que Zygmunt Bauman ont critiqué cette dérive. « Aplati dans un présent perpétuel », écrit ce dernier, le sujet post-moderne flotte à la dérive. Il prend sa précarité, sa « non fixité » pour de la liberté. Il est invité à renoncer aux engagements, qui bloquent sa mobilité, mais à faire preuve de disponibilité aux « occasions » qui se présentent. L’identité, récapitule ainsi Bauman, a cessé d’être un héritage encombrant, mais confortable, puis d’être un acte d’engagement durable ; et les sujets post-modernes ressemblent aux passagers d’un radeau dérivant au fil du courant.

Comment s’étonner, dans ces conditions, que face à ces identités « transitoires », comme l’écrit Anne Muxel, le vote partisan soit en plein déclin ; que l’électeur se comporte comme un consommateur de programmes, au lieu de rester, comme autrefois, fidèle à des engagements partisans mûrement réfléchis. Bien des résultats se jouent dans les jours, voire dans les heures qui précèdent l’entrée dans l’isoloir. C’est l’humeur du moment qui dicte le choix.

Comment, dans ces conditions, du côté des gouvernants, composer des majorités stables, se tenir à des projets, mener des politiques cohérentes ? C’est à se demander si la démocratie est compatible avec les mutations qui ont récemment affecté l’individu contemporain.

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