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De la "rupture en cent jours" au social-patriotisme

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On a souvent dit que la nation était l’angle mort de la pensée socialiste, son impensé . Obnubilée par la dimension sociale – la lutte des classes – cette idéologie aurait négligé l’appartenance nationale. Celle-ci aurait eu sa vengeance, en 1989, lorsque l’aspiration à la souveraineté nationale a fait imploser le bloc communiste. C’est pourtant dans le cadre de l’Etat-nation que les peuples ont fait l’expérience de la démocratie, désignant leurs dirigeants et ceux qui les contrôlent, via un suffrage universel progressivement élargi à l’ensemble des citoyens. On a reproché à Marx et Engels, en particulier, d’avoir exagéré l’importance des « infrastructures » économiques et sociales au point de négliger le sentiment national, relégué du côté de l’idéologie et relevant donc de la fausse conscience.

C’est un reproche en partie infondé , comme l’a démontré la philosophe Erica Benner, dans un essai intitulé Really Existing Nationalism. En réalité, la position de Marx lui-même était infiniment plus complexe. Il pensait, certes, que les différences culturelles entre les sociétés nationales iraient en se réduisant, sous l’effet du capitalisme et de la mondialisation des marchés. Et le Manifeste communiste proclame que les prolétaires « n’ont pas de patrie » (Vaterland , un mot connoté par son abus dans la rhétorique romantique et réactionnaire et renvoyant à une conception ethnocentrique de la nation, à la différence du français « patrie », à la même époque).

Mais dans d’autres textes, il encourage les prolétaires à mener la lutte des classes au sein de leurs nations. Et lorsqu’ils analysent les questions internationales de leur temps, Marx et Engels font entendre une tout autre chanson : ils défendent le droit national des Polonais, ou plaident pour le maintien à la France de l’Alsace et de la Lorraine. Dans la Préface à l’édition italienne du Manifeste communiste, de 1893, Engels écrit : « Sans restaurer l’autonomie et l’unité de chaque nation, il sera impossible d’accomplir l’union internationale du prolétariat ou la coopération pacifique et intelligente de ces nations vers des buts communs. »

Dans l’histoire de la gauche française , l’internationalisme n’a pas toujours été dominant. L’historien Henri Guillemin identifiait avec précision le moment boulangiste comme un « chassé-croisé », durant lequel « le chauvinisme avait changé de camp ». Durant la guerre de 1870-71, c’est la gauche qui, patriotique en diable, rêve de renouveler, face à l’Allemagne, l’exploit des armées révolutionnaires et c’est la droite qui veut la paix à tout prix. C’est Gambetta qui dirige le Gouvernement de défense nationale et les fondateurs de la III° République sont tous d’ardents patriotes.

D’où vient que le thème de la nation ait été, depuis et presque sans interruption sauf sous l’Occupation, préempté par la droite ?

C’est pourquoi vous êtes un cas, Jean-Pierre Chevènement, vous qui avez incarné, progressivement, la gauche patriote . Ce ne fut pas toujours le cas. Le CERES incarnait, au sein du Parti socialiste, le cliquet interdisant le retour aux « vieux démons » réformistes. Vous étiez là pour barrer la route à la « social-démocratie », identifiée à la trahison de l’idéal socialiste authentique. Pas pour faire triompher le principe national.

Or, de plus en plus, la défense de l’indépendance nationale est apparue, dans ce contexte, comme la condition à l’espèce de révolution dans un seul pays que vous désiriez . Et l’intégration européenne est devenue une contrainte extérieure. Vous ne l’avez jamais caché, si votre départ du Parti socialiste peut être daté du référendum sur le Traité de Maastricht, en 1992, vous étiez en désaccord fondamental avec la ligne prise, sous l’impulsion de Jacques Delors en 1983. Pendant dix ans, vous avez espéré qu’il s’agissait d’une « parenthèse » sociale-libérale, destinée à se refermer. L’équivalent de ce que fut la Nouvelle Politique Economique, pour les bolcheviques : un simple moyen de reprendre haleine, après avoir ruiné l’économie...

Quand vous avez réalisé que François Mitterrand avait engagé la France dans l’aventure d’une européanisation de la France, qui rendrait de plus en plus impossible votre vieille idée d’une « rupture avec le capitalisme » , vous êtes parti créer votre propre Mouvement des Citoyens. On y a assisté à d’étranges rencontres entre patriotes de gauche et de droite.

C’est pourquoi je me demande si votre social-patriotisme est le fruit d’une évolution doctrinale, ou bien la conséquence logique de votre refus originaire de la social-démocratie, ce réformisme auquel les autres partis de gauche européens ont fini par entraîner un PS réticent ?

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