LE DIRECT

Déclaration d'amour à Richard Ford

5 min
À retrouver dans l'émission

C’est fatal, lorsqu’on parle de littérature, on en arrive toujours à parler de soi. Vous avez remarqué ? Même lorsqu’on se trouve face à l’un des 5 ou 6 écrivains vivants que l’on préfère. Peut-être pour tenter de dissimuler le trouble que sa présence vous inspire.

J’ai découvert l’œuvre de Richard Ford, dans les années 80, en commençant par Rock Springs, un recueil de nouvelles qui se passaient dans le Montana. A l’époque, la presse magazine un peu informée avait inventé une « école du Montana » qui était censée regrouper des écrivains comme Jim Harrison, Thomas McGuane et Richard Ford. Mais en réalité, ces trois écrivains avaient plutôt leurs habitudes dans le Michigan voisin, où se situent certains romans de Richard Ford, qui a aussi longtemps vécu à La Nouvelle Orléans, comme je l'ai découvert sur place, dans les années 90, en me faisant rabrouer par une libraire à qui j'expliquais doctement que c'était "un écrivain du Montana"... . C’est plutôt Richard Brautigan, d’une strate générationnelle un peu plus ancienne, qui peut être taxé « d’écrivain du Montana », pour y avoir vécu dans les années 70. Puis sont venus là Peter Fonda, Sam Peckinpah, Robert Redford, des gens en quête de grands espaces et d’une vie plus authentique.

Ce que symbolisait alors le Montana ? Une manière de vivre sa vie au premier degré, débarrassé des chaînes de l’auto-analyse qui empoisonnait les grands névrosés urbains de Philip Roth. Un des personnages de Un week end dans le Michigan, cite les dernières paroles du président Ulysses Grant : « je pense être un verbe et non un pronom personnel. Un verbe, cela signifie : être, agir souffrir. » (p. 209) Une authenticité dont a perdu jusqu’à l’idée dans notre Europe trop sophistiquée. Prenez celle-là : « A force de vouloir s’adapter, on finit par ne plus savoir où l’on en est. » (Une saison ardente, p. 89) Ou encore : « La vie n’a pas grand-chose de mieux à offrir sans d’excessives complications. » (Un week-end dans le Michigan, p. 303)

Des goûts simples, une manière d’être de plein pied avec la nature qui peut passer par l’errance , comme par la pêche. D’où une façon renouvelée d’assumer sa virilité. Non plus comme les machos à l’ancienne, violents et prédateurs, mais plutôt en fils de la terre, comme les anciens Indiens qui vivaient là. C’est pourquoi j’ai adoré ces descriptions de paysages, si typiquement américains , beaux comme dans les films de Terrence Malik ou les peintures de Thomas Cole ou de Winslow Homer.

A l’époque, on pouvait aussi opposer cette littérature sans mots superflus, à celle qui avait la faveur des yuppies – Brett Easton Ellis, Donna Tart et Jay McInerney – même si j’ai une grande passion, aussi, pour ce dernier.

On a aussi associé les livres de Richard Ford à ceux de Raymond Carver – que j’ai eu la chance d’interviewer pour cette radio il y a bien des années. Le marketing éditorial avait inventé un sigle pour désigner les héritiers de Carver, comme Tobias Wolff, Jayne Anne Philips et Richard Ford – le dirty realism . Il s’agissait de plongée au cœur de drames humains chez des « real people », ceux de la lower middle class. Alors que la littérature américaine préfère les personnages de marginaux – Cormac McCarthy, les intellos hyper-lucides de la côte est, ou les riches désenchantés fitzgeraldiens, ou les héros "larger than life" de Tom Wolfe.

Mais la suite de l’œuvre a démontré qu’on ne pouvait ranger Richard Ford ni dans une très hypothétique « école du Montana » - il n’a pas l’esprit du ranch ni dans le « dirty realism », dont Carver a emporté la recette avec lui.

Il a fallu admettre que ce qui me subjuguait chez Richard Ford n’était qu’à lui – un art de créer des climats, d’y plonger des personnages en quête d’une place dans le monde qui leur revienne . Mais des personnages d’une seule pièce, denses comme un chêne du Montana. On n’y planterait pas une aiguille.

Je me demande souvent pourquoi notre littérature, ici, chez nous, en France, et peut-être même en Europe, n’en produit plus de semblables depuis des décennies. Les Américains ont quelque chose que nous n’avons pas. Mais au moins, nous savons lire leur littérature, regarder leurs films. Vous savez, Richard Ford, que les Français se croient les meilleurs connaisseurs au monde du cinéma américain. Pensez-vous que nous puissions être aussi meilleurs lecteurs de votre littérature que les Américains eux-mêmes ?

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......