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Découverte des camps... déni des victimes

5 min
À retrouver dans l'émission

Je lis dans La fin de Ian Kershaw, qui raconte « la fin dans l’horreur » du régime national-socialiste, entre l’attentat manqué du 20 juillet 1944 et la capitulation de l’Allemagne du mai 1945, les faits suivants.

En juin 1944, Himmler, ministre de l’Intérieur et chef des SS, donne l’ordre d’évacuer les camps de concentration qui risquent de tomber aux mains des Alliés. Les détenus doivent être déplacés vers les profondeurs du pays là où ce n’est pas possible, ils doivent être « liquidés ». Hitler avait demandé à veiller à ce "qu’aucun prisonnier ne tombe vivant entre les mains de l’ennemi ».

Il s’agissait, vous le dites, Annette Wieviorka, qu’ils ne puissent pas témoigne r des traitements qu’ils avaient subi. Mais il y a aussi le fait que certaines fractions de la direction nazie voulaient les utiliser comme otages , en vue d’éventuelles tractations avec les Alliés. Au printemps 44, Himmler avait ainsi tenté d’échanger la vie des Juifs hongrois contre des camions, afin de tenter de scinder la coalition entre les Anglo-saxons et les Soviétiques. Il procéda même, à la fin de 44, à des « ventes de Juifs » , à raison de 1 000 dollars par personne, versées par l’ex-président de la Confédération helvétique pour leur libération vers ce pays. Hitler, furieux, y mit un terme aussi qu’il en fuit informé.

Et dans le chaos que constituait l’Allemagne nazie à l’agonie, les ordres d’évacuation des camps de concentration furent exécutés dans l’improvisation et la panique. L’avance soviétique était très rapide. Je cite Kershaw : « Le massacre d’un grand nombre de détenus à la dernière minute, alors que les gardes s’étaient laissé surprendre par la rapidité de l’avancée soviétique n’était plus possible. Mais il était formellement exclu de les laisser en vie en attendant l’ennemi. Restait la dernière solution : forcer ces détenus, affaiblis et amaigris par leur captivité, dépenaillés et sans guère de vivres, à se diriger vers l’ouest, souvent à pieds, dans le froid, la neige et le vent glacial . Les conséquences furent souvent meurtrières, mais l’horreur fut plus généralement le fruit de l’improvisation que, plutôt que l’exécution d’ordres clairs. » (303, 304)

Et ce furent les « marches de la mort », durant lesquelles ceux qui étaient trop affaiblis pour continuer étaient tués sur place.

Lorsque l’Armée rouge parvint à Auschwitz, le 27 janvier, il ne restait plus que 7 000 détenus « à peine plus que des squelettes vivants », écrit Kershaw, dans un complexe camp de concentration / camp d’extermination, qui avait compté jusqu’à 140 000 prisonniers et où un million de Juifs avaient été exterminés. Tous les autres avaient été jetés sur les routes, en direction du camp de Gross-Rosen. Tous les cent mètres, en moyenne, un détenu était abattu.

Au total, 113 000 prisonniers des camps de concentration furent engagés de force dans des « marches de la mort » au cours des seuls mois de janvier et février 1945. Un tiers d’entre eux n’y survécurent pas.

De la même façon, lorsque sur le front occidental, les Britanniques entrèrent à Bergen-Belsen , en avril 1945, il ne restait que 50 000 survivants. Les gardes SS avaient pris la fuite. Le même mois, les Américains avaient libéré, à Mittelbau-Dora 700 survivants malades et émaciés. Mais c’est la découverte, toujours par l’Armée américaine, le 13 avril, du camp de Buchenwald, qui devait frapper l’opinion occidentale. Ce que découvrirent les Gis dans ce camp, dont la majorité des détenus avaient été emmenés « en longues colonnes de maigres figures et décharnées, sous la conduite de gardes impitoyables et dans des conditions abominables, défiant toute description et toute logique », ce furent 21 000 survivants dans un état physique tel qu’ils n’en croyaient pas leurs yeux.

Vous avez choisi, Annette Wieviorka, de suivre la découverte des camps à travers le regard de deux témoins privilégiés – un journaliste américain, qui fut aussi un romancier à succès et le véritable « agent littéraire » du Journal d’Anne Frank, Meyer Levin et un photographe français, Eric Schwab . Ces deux hommes, à qui l’armée – rare privilège – avait confié une jeep, vont entrer dans ce qui reste des camps nazis alors que les monceaux de cadavres n’ont pas encore été enlevés, qu’il reste des survivants, hagards, qui semblent provenir d’une autre région de l’humanité.

Si ces deux hommes sont intéressants, c’est parce que, Juifs eux-mêmes, ils semblent avoir saisi plus vite que l’opinion publique de l’époque, que la grande majorité des détenus des camps, des camps d’extermination en particulier, étaient juifs. Le régime hitlérien, comme on le sait aujourd’hui, avait décidé et entrepris une politique d’extermination des Juifs d’Europe.

Or, c’était, à l’époque, un fait qu’on ne voulait pas voir . Ni du côté soviétique, ni de celui des Alliés. Annie Kriegel écrivait : « Les communistes encouragèrent les jeunes d’origine juive à nourrir un sentiment de honte et de mépris à l’égard des millions de déportés raciaux, « passivement gazés » pour distinguer et n’honorer que les politiques, ceux qui avaient pu tomber les armes à la main ».

Et Simone Veil , dans ses mémoires, rapporte qu’à l’Amicale d’Auschwitz, « tout était accaparé par les communistes, on avait l’air d’ignorer qu’à Auschwitz, il y avait eu surtout des Juifs . » En fait, ajoute-t-elle « Nous n’étions que des victimes, non des héros. » Vous le dites, AW, lors des expositions et commémorations des camps qui suivent immédiatement la Libération, « un nom pourtant est généralement absent : celui d’Auschwitz ». (242) Pour la mémoire résistante française, en particulier, ce nom est occulté par celui de Buchenwald.

Pourquoi durant toute la période communiste, le camp d’Auschwitz-Birkenau comptabilisait les victimes en fonction de leurs nationalités, telle que « Polonais », « Russes », « Autrichiens », en faisant l’impasse sur le fait que c’était en tant que Juifs qu’ils avaient été déportés ? Et qu’est-ce qui a changé pour que ce déni ait pris fin ?

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