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Démocrates illibéraux versus libéraux craignant les urnes

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Qui va gouverner l’Egypte, issue de la Révolution du 25 janvier ?

Ceux qu’on appelle les « libéraux » ou bien les islamistes ? Les libéraux regroupent des forces politiques disparates , sous des bannières très diverses, telles que celles du nassériste Hamdeen Sabbahi, de l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa, qui fut aussi un ancien ministre de Moubarak, ou du Prix Nobel de la Paix Mohamed El Baradei. Les libéraux sécularistes peuvent se prévaloir d’avoir été les initiateurs de la Révolution .

Mais comme l’histoire l’enseigne, ceux qui donnent le coup d’envoi d’une révolution sont rarement ceux qui prennent la tête du régime dont elle finit par accoucher.

Les Frères musulmans ont, certes, pris en marche le train de la Révolution. Mais depuis qu’ils y sont montés, ils en ont pris le contrôle, remportant chaque fois les élections , réussissant leurs bras de fer avec l’armée. Mohamed Morsi a-t-il fait le pas de trop vers le contrôle du pays, en s’accordant un privilège judiciaire exorbitant, le 22 novembre dernier ?

Ce jour-là, en effet, le président égyptien élu, fort du prestige que lui vaut sa médiation réussie entre Israël et le Hamas, l’envoi sur place, dans la bande de Gaza, de son premier ministre Hicham Qandil, promulgue 7 articles qui placent tous les décrets qu’il a pris depuis son élection à l’abri de toute contestation juridique. La Justice ne pourra plus non plus prononcer la dissolution du Conseil de la Shura (la chambre haute du Parlement), ni le Comité constituant, tous deux dominées par les islamistes.

En réalité, le président islamiste a un objectif proclamé – hâter la sortie de crise et instaurer un régime stabilisé, ce qui correspond au souhait de la majorité des Egyptiens, mais aussi prendre de vitesse la Haute Cour Constitutionnelle qu’il soupçonne de vouloir dissoudre le Comité constituant, comme elle a déjà obtenu la dissolution d’un Parlement régulièrement élu. Les décrets du 22 novembre relevaient de la « guerre préventive ». Mais en frappant le premier, le président Morsi a-t-il commis la faute politique que guettaient ses adversaires ? La mobilisation de la semaine dernière l’a, en tous cas, contraint à faire marche arrière ce week-end . Ceux qu’on appelle « les libéraux » peuvent-ils reprendre l’initiative et éviter à l’Egypte un pouvoir islamiste ?

Plusieurs des spécialistes consultés sur les think tanks anglo-saxons ont l’air d’en douter. Pourquoi ?

D’abord parce que la société égyptienne, comme beaucoup d’autres, a déjà été réislamisées en profondeur et ce, sous le règne de Moubarak lui-même. Les Frères musulmans veulent faire de la charia la principale source du droit ? Mais c’est ce que stipulait déjà en toutes lettres l’article 2 de la Constitution égyptienne, adoptée en 1972. Depuis 1994, l’Etat égyptien a confié à l’Université Al-Azhar une mission de censure de tout ce qui lui apparaît relever du blasphème et de l’atteinte à l’islam.

Les Frères se présentent comme plus démocrates que leurs adversaires : n’ont-ils pas été choisis par le suffrage universel, alors que certains de leurs adversaires, comme ElBaradei, ne cachent plus combien ils sont tentés par « l’appel au soldat » ? Comme le dit Marina Ottaway, sur le site de la Fondation Carnegie, il y a quelque paradoxe à voir des libéraux miser sur la justice et l’armée , pour tenter d’empêcher l’expression du suffrage universel…

Les Frères musulmans, eux, se disent coincés entre les salafistes locaux, beaucoup plus radicaux qu’eux et une armée dont ils peuvent redouter un coup d’Etat, tel que celui qui a privé le FIS de sa victoire électorale en Algérie. Même si nombreux spécialistes pensent que l'armée a été en partie noyautée par les Frères et qu'elle ne se risquera au coup d'Etat que si le pays est menacé par la guerre civile. Le Parti de la Liberté et de la Justice, le parti des Frères Musulmans, met en avant, pour rassurer, le tournant doctrinal qu’il a accompli avec sa plate-forme électorale de 2005, par laquelle il se déclare pleinement démocrate, respectueux du suffrage universel.

Pourtant, aux yeux de Jean-Noël Ferrier, qui s’exprime sur le site Telos, les Frères sont des « démocrates illibéraux » , dans la mesure où « ils soutiennent que le respect de certaines valeurs transcendantes est une juste raison pour limiter certaines libertés individuelles et que les institutions doivent y veiller. »

Qui des libéraux pas complètement démocrates, mais sécularistes, ou des démocrates illibéraux, franchement islamistes, doit-on craindre le plus ?

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