LE DIRECT

Denis Attali et Jacques Diderot

3 min
À retrouver dans l'émission

Un royaume au bord de la faillite , ruiné par des travaux de prestige inutiles et des guerres stupides, généralement perdues. Une société qui refuse toute réforme , tant les positions acquises sont fortifiées et les aristocrates, crispés sur leurs privilèges, refusent l’ascension des nouvelles élites sociales. Un pays où la liberté des échanges est contrariée par quantité d’octrois, de règlements d’un autre âge, de corporations, opposant leurs « lois particulières » au « bien général ». Une nation qui se croit encore la plus puissante du monde, alors qu’elle a déjà raté la Révolution industrielle , qui vient de démarrer de l’autre côté de la Manche.

Mais aussi une élite de l’esprit, au sein de laquelle règne une émulation et une ébullition intellectuelle permanentes, mais qui doit ruser avec une censure vigilante. Se moquer de la Cour, blasphémer la religion voilà qui peut coûter très cher ! Les gens d’esprit ont le choix entre partir en exil, ou écrire « pour le tiroir », dans le seul but de mettre ses idées au clair. Reste la correspondance, qui permet de partager avec un autre esprit libre de préjugés.

C’est dans ce pays, la France de la deuxième moitié du XVIII° siècle, mais qui ressemble beaucoup au nôtre, que deux hommes, Diderot et d’Alembert, appuyés par un véritable collectif d’un millier de rédacteurs, parmi lesquels il faut au moins mentionner le chevalier de Jaucourt, auteur de 17 000 entrées, vont relever le défi de condenser tout le savoir de leur temps. L’Encyclopédie , dont la rédaction prendra un quart de siècle et comportera 72 000 articles, est à la fois une somme, intellectuelle et pratique.

Car Diderot se passionne pour les « arts mécaniques », les techniques de métier, surtout en ce qu’elles ont d’innovant il promeut le progrès technique . Mais l’Encyclopédie fourmille aussi d’idées subversives, qu’il faut savoir lire entre les lignes. Car après avoir tâté du cachot, au fort de Vincennes, en 1749, pour des libelles audacieux parus anonymement, Denis Diderot va cesser de prendre le risque de publier. Certes, il donnera des textes à Grimm, pour sa Correspondance littéraire – une sorte de lettre confidentielle manuscrite sur abonnement, réservée aux grands des cours d’Europe. Mais c’est essentiellement pour la postérité qu’il écrit . Ses textes les plus célèbres aujourd’hui, comme Le neveu de Rameau et Jacques le fataliste, seront retrouvés et publiés longtemps après sa mort.

On conçoit bien combien une personnalité aux talents aussi variés que vous, Jacques Attali, a pu s’identifier à Denis Diderot – que vous appellez souvent par son prénom, comme on fait d’un vieil ami. Comme lui, vous comptez plus sur la diffusion de la connaissance, des « Lumières », et non sur la violence révolutionnaire, pour que la crise accouche enfin d’un monde ordonné et moins injuste. Comme lui, vous avez cherché à éclairer certains des princes qui nous gouvernent , tout en préservant votre liberté d’esprit.

Aujourd’hui, vous êtes de ceux qui ne croient pas au retour à la normale après la crise , au « business as usual ». Le monde qui sortira de cette crise, ne cessez-vous de répéter, sera tout autre que celui dont elle a justement prononcé la liquidation. C’est pourquoi il serait bien dangereux de renoncer à nous remettre en cause, nous Français, dans l’espoir illusoire que les choses pourraient retourner à l’ordre rassurant que nous avons connu autrefois. Des réformes, trop longtemps repoussées par faiblesse , n'en deviennent que plus pressantes et douloureuses. S’accrocher à l’existant serait sacrifier le nouveau – et cela vaut pour les activités et les emplois. Est-ce la raison pour laquelle vous avez vertement critiqué la suggestion du ministre du redressement productif de nationaliser Gandrange ?

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......