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Des élites dépassées

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Jusqu’où va se nicher notre fameuse exception française ! Quel autre pays au monde entretient à la fois des régions, vaguement héritées de l’ordre féodal et des départements, créés par la Révolution justement pour mettre fin aux premières ? Par quel mystère - digne de celui de la Sainte Trinité-, un exécutif hyper-puissant s’incarne-t-il, chez nous, en deux personnes distinctes, dont l’une, le président de la République, est le successeur de nos anciens rois et, l’autre, le premier ministre, dirige le gouvernement dans la tradition républicaine ? Vous me direz que nous sommes aussi le seul pays au monde à faire l’élevage des escargots pour les servir à l’ail…

Les Allemands s’inquiètent de leur Sonderweg, cet écart d’avec la norme européenne qui les a mis entre les mains d’Hitler. Les Français, eux, sont fiers de leur exceptionnalité. Pourtant, à vous lire, Peter Gumbel, il n’y a vraiment pas de quoi.

Notre système est étatiste, il est élitiste, et c’est pourquoi il se trouve en porte-à-faux avec le reste du monde en ce début du XXI° siècle.

Etatisme : la France est l’un des rares pays au monde où la nation a été constituée par l’Etat et non l’inverse. Notre Etat est tout-puissant parce que la plupart des ménages et des entreprises en dépendent directement ou indirectement. Il l’est surtout parce que la caste minuscule de ses grands commis a pris le contrôle de tous les postes de commandement de la société. Quand 3 500 étudiants sortent, chaque année d’Oxbridge, et 24 000 intègrent les universités américaines de l’Ivy League, l’ENA distille une super-élite de 80 personnes et l’X ne produit que 400 ingénieurs, parmi lesquelles 15 énarques et 60 polytechniciens accèderont à la véritable aristocratie d’Etat – les grands corps. Mais on les retrouve partout : ils dirigent les banques, les grandes entreprises, les partis politiques, les administrations, les cabinets ministériels…

Quand l’économie moderne, fondée sur la connaissance et l’innovation, réclame d’énormes masses de diplômés, notre système scolaire et universitaire, à nous, est entièrement tourné vers la sélection d’une micro-élite , qui refuse toute évaluation des conséquences de ses décisions et ne paie jamais pour ses erreurs. Ezra Suleiman l’avait dit : « La France reste une des rares sociétés où l’appartenance à l’élite, une fois acquise, devient permanente. Cela garantit d’en être membre à vie et s’accompagne de nombreux avantages (réseaux de pouvoir, accès à des emplois réservés, merveilleuses sinécures, risque de chômage inexistant » (Schizophrénies françaises, p. 109)

Le système éducatif, pure machine à sélectionner, est d’une folle précocité : elle commence à trier dès la fin du collège. Et elle n’accorde pas de deuxième chance aux maturités tardives. Elle façonne, pour la vie, des personnalités stressées, entretenant un rapport trouble avec l’autorité – à la fois haïe, redoutée, jalousée et admirée, en tous cas jamais remise en cause elle contribue à bloquer l’innovation, dans un pays où toute initiative partant de la base est considérée comme une remise en cause de l’autorité des chefs et où le secret d’une belle carrière, c’est de ne pas faire de vagues.

Etonnez-vous que les créateurs de start-ups, qui auraient pu être les Google et les Amazon européens, évitent soigneusement une France où des fonctionnaires, bien protégés contre le chômage, s’acharnent à dissuader des chômeurs de se lancer dans l’auto-entrepreneuriat.

Le problème est que ce système que vous décrivez fort bien, dans la mesure où vous y avez travaillé, tout en gardant le point de vue comparatiste et critique de l’étranger, ce système a admirablement fonctionné durant les trente glorieuses. La société française d’alors ressemblait à une pyramide. Elle était dotée d’une élite minuscule, mais compétente et intègre, dont les décisions étaient mises en application, de manière hiérarchique, par une armature de hauts fonctionnaires, cadres, contremaîtres et petits chefs. Tout marchait d’un même pas. La base ne prenait pas d’initiatives et obéissait dans le cadre de l’organisation scientifique du travail. Ce système avait déjà atteint ses limites en 1968. Aujourd’hui, il apparaît condamné. Mais personne ne sait trop bien par quoi le remplacer…

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