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Des idéologies aux "identités"

3 min
À retrouver dans l'émission

Ferhat Mehenni , dans un livre intitulé « Le siècle identitaire » écrit :

« Les identités qui composent l’Etat post-colonial font de celui-ci l’instrument de domination d’un peuple sur les autres , le moyen d’une nouvelle forme d’impérialisme et de colonialisme, et non celui de la mise en œuvre de politiques alternatives entre démocrates et républicains, droite et gauche, conservateurs et travaillistes. Avoir le pouvoir entre ses mains est donc vital pour chacune des identités », d’autant que « l’Etat post-colonial étant en général le seul employeur, le seul banquier, celui qui est aux commandes touche le jackpot. » (p. 112, 113)

L’histoire du Rwanda vérifie cette analyse jusqu’à la caricature . Trois ans avant l’indépendance, en 1959, le pays a été le théâtre d’une soi-disant « révolution sociale », qui a pris en réalité la forme d’une épuration ethnique : le « peuple hutu », du nom de l’ethnie majoritaire, s’est attribué la totalité du pouvoir et les tutsis, minoritaires, considérés comme des parias, ont été massacrés, ce qui a contraint nombre d’entre eux à se réfugier en Ouganda voisin. Les choses ont paru s’arranger quelque peu après le coup d’Etat du major Habyarimana, en 1973. Il y avait encore des discriminations – elles se traduisaient par l’instauration de quotas de tutsis dans l’administration et dans l’enseignement, climat qui forme l’arrière-plan de votre roman, mais plus par des massacres. Les tutsis étaient instamment priés de se tenir à l’écart des affaires politiques, domaine réservé des hutus. Pour le reste, ils pouvaient travailler et prospérer.

Mais à partir de 1990, une véritable guerre opposa le Front patriotique rwandais, formé majoritairement de tutsis rentrés d’exil au pouvoir vacillant du président Habyarimana. On semblait enfin parvenu à un modus vivendi sous la pression de la communauté internationale mais les accords d’Arusha, signés en août 1993 furent bientôt balayés par l’attentat qui devait coûter la vie au président Habyarimana, ainsi qu’au chef d’Etat du Burundi, qu’il avait pris dans son Falcon. Cet acte stupide donna le signal du génocide. Un million de tutsis furent massacrés avec une violence indicible . Vous y avez perdu, Scholastique Mukasonga, une grande partie de votre famille, votre mère – à laquelle vous avez consacré un autre livre, « La femme aux pieds nus ».

Votre roman, Notre-Dame du Nil, celui qui vous vaut donc le prix Renaudot, décrit les prémisses de cet acte insensé. Dans l’huis clos d’une institution chrétienne de jeunes filles, vous montrez l’arrogance et la brutalité des parvenus du pouvoir, l’exaspération et la radicalisation du mépris fondé, sur l’appartenance ethnique.

Amin Maalouf, le plus Libanais de nos académiciens, a écrit :

« Nous sommes passés d’un monde où les clivages étaient principalement idéologiques et où le débat était incessant, à un monde où les clivages sont principalement identitaires et où il y a peu de place pour le débat. Chacun proclame ses appartenances à la face des autres, lance ses anathèmes, mobilise les siens, diabolise ses ennemis – qu’y aurait-il d’autre à dire ? Les adversaires d’aujourd’hui ont si peu de références communes. Il ne s’agit pas, pour autant, de regretter le climat intellectuel de la Guerre froide… mais il me paraît légitime de déplorer que le monde en soit sorti « par le bas », je veux dire vers moins d’universalisme, moins de rationalité, moins de laïcité vers un renforcement des appartenances héréditaires aux dépens des opinions acquises et donc vers moins de libre débat. » (Le dérèglement du monde, p. 23)

Cette remarque s’avère, hélas, d’une particulière pertinence. A partir des idéologies, on peut toujours discuter, dans l’espoir de convaincre. Sur la base d’une identité ethnique, tout conflit a vocation à devenir une lutte à mort. Car c’est la nature même de l’autre qui est jugée comme insupportable ce qu’il est et non ce qu’il dit ou fait. Comment désamorcer cette dangereuse tendance contemporaine ?

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